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L'INSTRUCTION FABRE

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DÉCISIONS JUDICIAIRES ULTÉRIEURES

AFFAIRE DREYFUS

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L'INSTRUCTION FABRE

DÉCISIONS JUDICIAIRES ULTÉRIEURES

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PARIS ÉDITION DU SIECLE 42, rue de la Grange-Batelière, 12

| DC 354 D'Y3

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L'INSTRUCTION FABRE

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PROCÉDURE

Plainte du ministre de la Guerre Paris, le 12 juillet 1898.

Monsieur le Ministre et cher Collègue,

Il résulte de l'examen que j'ai fait du dossier des procé- dures suivies, d’une part, contre le commandant Esterhazy, d'autre part. contre M. Zola :

Que M. Picquart (Marie-Georges), lieutenant-colonel d'infanterie en réforme par mesure de discipline, s’est rendu coupable, étantchef du service des renseignements au ministère de la Guerre, d'avoir Hivré ou communiqué à une personne non qualifiée pour en prendre connaissanse, ou d’avoir divulgué. en tout ou en partie, des écrits ou documents intéressant la défense du territoire ou la sûreté extérieure de l'Etat, qui lui étaient confiés et dont il avait connaissance à raison de ses fonce- tions ; délit prévu par l’artiele 1°, $ 1%, de la Loi du 18 avril 1886, qui établit des pénalités contre l’espionnage :

20 Que M. Leblois (Henri-Louis), avocat à la Cour d'appel, s’est rendu complice du même délit, aux termes de l’article 60 du Code pénal, « pour avoir, avec connaissance, aidé ou assisté l’auteur de l’action, dans les faits qui l’auront préparée ou facilitée, ou dans ceux qui l’auront consommée. »

J'ai, en conséquence, l'honneur de porter plainte contre MM. Picquart (Marie-Georges) et Leblois (Henri-Louis).

Agréez, Monsieur le Ministre et cher Collègue, l’assurance de ma haute considération.

Signé : CAVAIGNAC.

4 LINSTRUCTION FABRE

Annexe à la plainte du ministre de la Guerre Paris, le 12 juillet 1898.

M. Picquart a communiqué dans son bureau, au ministère de la Guerre, à M. Leblois, des documents secrets intéressant la süreté extérieure de lEtat, qui lui étaient confiés en raison de ses fonctions.

Les faits à la charge de M. Picquart sont établis notam- ment :

> Par la déposition de M. Gribelin (page 157 du volume 1 du procès Zola) :

2 Par la déposition du lheutenant-colonel Henry (page 230);

Par la confrontation du général Gonse, du leutenant- colonel Henry et du heutenant-colonel Picquart (page 360) ;

49 Par la déposition. du général (Gonse, confirmant celle du lieutenant-colonel Henry (page 377).

Il

Réquisitoire introductif

Le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, séant à Paris ;

Vu ies pièces ci-jointes, d'où 1l résulte contre :

Le lieutenant-colonel Picquart ;

2o M. Leblois ;

Inculpation du délit prévu par Particle 4%, K 1‘, de la lot du 18 avril 1886, et de complicité ;

Vu les articles ci-dessus spécifiés, 59 et suivants du Code pénal ;

Requiert qu'il plaise à M. le juge d'instruction informer par les voies de droit.

Au Parquet, le 12 juillet 1898.

S'igné : FEUILLOLEY.

PROCÉDURE 5

[I]

Procès-verbal de perquisition chez le lieutenant-colonel Picquart

L'an mil hait cent quatre-vingt-dix-huit, le douze juillet,

Nous. Albert Fagre, juge d'instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, accompagné de M. Feuilloley, procureur de la République, et assisté de Pasquier, commis-greffier, et de M. Roy, commissaire de police aux délégations judiciaires,

Nous sommes transporté rue Yvon-Villarceau, 3, au domicile de lex-lieutenant-colonel Picquart, contre qui réquisitoire nous à été délivré ce jour par le Parquet, sous l'inculpation d’avoir commis le délit prévu par l’article 4°, & 4er, de la loi du 18 avril 1886.

M. Picquart étant absent de chez lui, nous nous sommes fait ouvrir son appartement, situé au quatrième élage de la maison, par Me Guérault, née Aline Ramidi, et avons pro- cédé.en sa présence à une perquisition minutieuse dans les quatre pièces de lappartement et dans tous les meubles restés ouverts. Nous avons saisi différentes pièces, une correspondance extrèmement volumineuse, que nous avons placée dans une valise trouvée dans la garde-robe, et que nous n'avons pu dépouiller faute de temps. Nous avons apposé les scellés sur ladite valise (n° 1).

Nous avons ensuite placé, dans une boîte en fer-blane que nous avons scellée, une lettre cachetée portant la sus- cription: « En cas de décès du soussigné, remettre £e pli au Président de la République, qui seul devra en prendre connaissance. Signé: G. Picquart, lieutenant-colonel au 4e tirailleurs ». (Scellé 4 es.)

Nous avons placé, sous scellés découverts, un lot de corres- pondances saisies sur différents meubles de l'appartement. (Scellés 2, 3 et 4.)

Dans le salon, un meuble se trouvait près de la fenêtre, du côté de Ja rue; étant fermé à clé, nous y avons apposé

6 L'INSTRUCTION FABRE

les scellés, et nous avons commis rogatoirement M. Roy, commissaire de police aux délégations judiciaires, pour veuir ultérieurement. Fouvrir, rechercher les documents utiles à la manifestation de la vérité qu'il peut contenir, et les saisir s’il y a lieu.

Lecture faite, le présent procès-verbal a été signé par nous, M. le procureur de Ta République, M. Roy, commis- saire de police, M#® (ruérault et notre greflier.

Q'# r Signé : Fagre, FeuiILLozey, Roy, Pasouier, femme GuéraurT.

IV

Premier interrogatoire du lieutenant-colonel Picquart

L'an mil huit cent quatre-vinet-dix-huit, le treize juillet, à six heu- res du soir,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction.

A comparu

Picquart (Marie-Georces), lieutenant-colonel en réforme, quarante- trois ans, rue Yvon-Villarceau, 3, le G septembre 1854, à Stras- bours,

Lui avons déclaré qu'il est instruit à son égard du chef :

D’avoir commis le délit prévu par Particle 1, $ 1e", de la loi du 18 avril 1886, et ce, depuis moins de trois ans, à Paris.

Lecture faite dudit article, il déclare :

Je suis complètement ianocent. Je vais prendre pour défenseurs Me Labori, rue de Bourgogne, 12, et Hild, rue Monge, 10.

Lecture faite...

Signé : PICQUART, FABRE, PASQUIER.

Et, le treize juillet mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, s’est pré- senté à notre cabinet, Me Labori, auquel nous avons remis aussitôt un avis destiné à être représenté au greffe de la maison d'arrêt de la Santé, l’inculpé est écroué.

PROCÉDURE 7

Pareil avis a été donné à Me Hild, secrétaire de Me Labori.

Et, le quinze juillet mil huit cent quatre-vinget-dix-huit, s’est pré- senté Me Labori, auquel nous avons remis un permis de communi- quer, au nom de Me Hild, son secrétaire, avec l’inculpé, en ce mo- ment détenu à la Santé.

Signé : FABRE, PASQUIER.

L'an mil huit cent quatre-vinet-dix-huit, le treize juillet, à six heu- res du soir,

Devant nous, Albert Fabre, juge d’instruction…

s’est présenté le sieur Picquart, dont la première comparution es constatée par procès-verbal de ce jour, en présence de Me Labor, conseil de l’inculpé.

D. Consentez-vous à subir un interrogatoire aujour- d'hui, bien que la procédure n'ait pas été mise à la dispo- sition de votre défenseur dans les délais de la loi du 8 décembre 1897?

R. Je n'y consens pas.

Lecture faite... Signe :

PICQUART, FABRE, PASQUIER.

V Premier interrogatoire de M. Leblois

L’an mil huit cent quatre-vinget-dix-huit, le treize juillet,

Devant nous, Albert Fabre, juge d’instruction...

A comparu,

Leblois (Henri-Louis), avocat à la Cour d'appel, quarante-quatre ans, rue de l’Université, 96, le 28 juin 1854, à Strasbourpg,

Lui avons déclaré qu’il est instruit à son égard du chef de :

Vous ètre à Paris, depuis moins de trois ans, rendu complice du délit prévu par l'article 1°, $ 1e", de la loi du 18 avril 1886, imputé à M. Picquart.

Je vous donne connaissance de cet article.

8 L'INSTRUCTION FABRE

Il déclare :

Je vous prie de préciser le mode de complicité.

I] s'agit de complicité par aide et assistance.

M. Leblois dit :

Cette inculpation me surprend, et je proteste d’une façon absolue.

Je vous fais remarquer, dès aujourd'hui, que j'ai été lavo- cat du colonel Picquart, et que mes rapports avec lui ont été ceux d'avocat à client.

Je vous remets une copie de la délibération du Conseil de l'Ordre des avocats, en date. du 22 mars 1898, qui a apprécié mon rôle d'avocat dans cette affaire, et prononcé contre moi une peine de six mois de suspension (1).

Je ne pourrai vous faire connaître que vendredi prochain le nom du défenseur que j'ai l'intention de choisir.

Lecture faite... |

Signe :

FABRE, PASQUIER, LEBLOIS.

Et le dix-huit juillet mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, se présente M. Leblois, lequel nous déclare qu’il désire prendre pour défenseur M. Jules Fabre, rue Dieu, 8, qui se présentes en même temps et déclare accepter d’être le défenseur de M. Leblois.

Lecture faite... Signé :

LEBLOIS, FABRE, PASQUIER.

vi

Procès-verbal relatif à l’arrestation du lieutenant-coloael Picquart

L'an mil huit cent quatre-viugt-dix-huit, le treize juillet, à cinq heures du soir, Nous, Hamard, sous-chef du service de süreté,

(1) Voir Documents annexes no XI. (Note de l’édileur.)

PROCÉDURE 9

Constatons que M. Fabre, juge d'instruction, nous fait demander par lettre de lui envoyer deux inspecteurs de notre service qui se tiendront aux abords de son cabinet.

Déférant à cette prescription, nous avons désigné les ins- pecteurs Christaud et Moquenne pour se mettre à la disposi- ion de M. le juge d'instrucüon.

Signé : HaxaRD.

Et le mème jour, audit an, à six heures et demie du SOIT ,

Constatons que les inspecteurs Christaud et Moquenne amènent devant nous le sieur Picquart (Marie-Georges).

Nos agents sont porteurs d’un mandat de dépôt décerné contre le sus-nommé, sous l'inculpation du délit prévu par l’article 12, $ 1%, de la loi du 18 avril 1886.

Vu ce qui précède, nous avons invité M. Picquart à déposer tous les objets et papiers dont il était nant.

Après examen, nous lui avons laissé la somme de deux cent suixante-treize francs (273 francs), et divers objets personnels sans intérêt qu'il avait sur lui, et nous avons saisi un cer- tain nombre de papiers lui appartenant et que nous avons placés sous notre scellé unique, avec étiquette indicative qu'il a signée avec nous, SAVOIT :

Une lettre, en date du 25 juin 1898, des membres du conseil d'administration du régiment de üralleurs algériens, adressée à M. le lieutenant-colonel Picquart, ete., ete.

S'igné : Hamarp.

Nous avons ensuite conduit le sieur Picquart à la maison d'arrêt de la Santé où, après avoir signé l’écrou, nous l'avons laissé aux mains du gardien-chef de cette prison.

S'igné : Hamarp.

10 L'INSTRUCTION FABRE

VII

Deuxième procès-verbal de perquisition

chez le lieutenant-colonel Picquart

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le treize juillet,

Nous, Emile Rov, commissaire de police aux délégations,

£n exécution de la commission rogatoire ci-annexée de M. Fabre, juge d'instruction de la Seine, dans la procédure suivie contre Fex-lieutenant-colonel Picquart, inculpé du délit prévu par l’article 1°, $ 1°, de la Loi du 18 avril 1886,

Nous sommes transporté, accompagné de M. Chanot, notre secrétaire, et de M. Bastian, inspecteur attaché à notre commissariat, au numéro 3 de la rue Yvon-Villarceau, pour y achever, au domicile de M. Picquart, la perquisilion commencée hier,

Nous avons d'abord parlé à M®° Guérault, concierge, afin de savoir si M. Picquart était chez lui, et si elle lui avait annoncé, comme nous l'en avions priée hier soir, notre visite aux fins de la levée des scellés apposés sur le secrétaire, et de perquisitions dans ce meuble.

Me Guérault nous a répondu que son locataire n'était pas rentré coucher chez lui, et qu'elle ne l'avait pas vu depuis que nous l’avions quittée.

Elle ignorait, en outre, 1l se trouve aujourd'hui, et n'avait pu, par conséquent, lui faire part de notre rendez-vous.

Nous avons done requis M. David (Louis), serrurier chez M. Coudyser, entrepreneur de serrurerie, avenue Kléber, 49, de nous ouvrir le meuble dont il a été question plus haut. Me Guérault nous à accompagné dans lappartement de M. Picquart. Nous avons constaté que les scellés apposés hier étaient intacts; nous les avons levés, et M. David a ouvert immédiatement le secrétaire. Les recherches que nous y avons faites ont amené la découverte et la saisie d’un certain nombre de documents paraissant susceptibles d’inté-

PROCÉDURE 11

resser l'instruction, et que nous avons placés sous nos scellés, savoir :

Scellé 1, couvert: une boîte en carton contenant une enveloppe close sur laquelle on lit cette suscription : « Ceci est mou testament. G. Picquart ».

Scellé 2: Vingt neuf pièces (lettres, copies, brouillons) que nous avons cotées et paraphées de 1 à 29.

Scellé 3: Vingt-six pièces (lettres, copies, brouillons, notes, ainsi que dix-huit lettres de M. le général Gonse) cotées et paraphées.

Tous les documents énumérés ci-dessus ont été cotés et paraphés en présence de Guérault, qui a immédiatement signé avec nous les étiquettes de nos trois scellés.

M. Picquart ayant encore, au cinquième étage, une chambre de bonne, lui servant de chambre de débarras, nous nous y sommes fait conduire par la concierge.

Cette chambre ne contient que du linge, de la literie, de la vaisselle, quelques livres sans intérêt, une poignée de correspondances très anciennes également sans intérèt, et des objets d'équipement militaire.

M. David, une fois nos recherches achevées dans le secré- taire, a refermé ce meuble en notre présence.

in foi de quoi nous avons rédigé le présent, que M" Gué- rault a signé avec nous, après lecture, et qui sera transmis à M. le juge d'instruction aux fins de droxi.

Signé : Roy, femme (GUÉRAULT.

VII Déposition du lieutenant-colonel Henry

L’an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le quinze juillet, Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction... À comparu :

Henry (Hubert-Joseph), cinquante-deux ans, lieutenant-colonel à l’Etat-major de l’armée, avenue Duquesne, 43.

Dépose :

Un soir, en 1896, en octobre, je crois, je ne puis pré-

12 L'INSTRUCTION FABRE

ciser la date, mais je me souviens très bien qu'il y avait du feu dans le bureau du colonel, ce qui indique que la sai- son était déjà avancée, entrant dans la pièce du colonel

0)

Picquart, j'ai vu ce dernier assis devant son bureau, à droite, Leblois assis à côté de lui, également devant le bureau et à sa gauche: ils étaient fout près l'un de l'autre. Il y avait toutes sortes de choses sur le bureau du colonel Picquart, documents et papiers, et, en face de -Leblois et de lui, se trouvait un dossier secret que J'ai parfaitement reconnu à cause de l'enveloppe, mais aussi à cause d’une pièce qui en sortait en partie, pièce photographiée et secrète, portant les mots : « Ce canaille de D. ({'» Il n°y avait pas moyen pour moi de me tromper; car la pièce, qui avait été déchirée en plusieurs morceaux, avait été recollée à l’aide de bandes de baudruche qui, dans la photographie, ressortaient en noir.

Je l'aurais bien reconnue à dix pas et même plus. Or, je l'ai vue à deux ou trois pas.

Je ne puis affirmer qu'au moment je suis entré, le colo- nel Picquart et Leblois compulsaient le dossier secret: mais ce serait plutôt ma conviction.

J'ai frappé et suis entré de suite dans le bureau, de sorte que j'ai surpris le colonel et Leblois, qui ont levé la tête à mon entrée. Je n'ai pas remarqué qu'ils aient cherché à dissimuler quelque chose. Il faisait jour encore, et la lampe n'était pas allumée.

Le dossier secret appartenait à mon service : 1l avait été demandé par le colonel Picquart à M. Gribelin, archiviste , qui avait les clés de mon coffre-fort pendant ma permis- SION.

Je suis parti en permission vers le 20 août, je crois, un peu avant l'ouverture de la chasse, et je crois être rentré vers le 18 septembre, je ne puis préciser.

La pièce secrète n'était jamais sortie du bureau que pour aller chez le chef d'Etat-Major et en revenir.

(4) Devant la Cour d'assises, le colonel Henry avait léjàa déclaré, à deux reprises, que cette pièce ne sortait qu’en partie de l'enveloppe. (Procès Zola. t. T1, pages 361 et 362.)

Dans sa déposition du 5 août, que le juge d'instruction a retenue seule sur ce point (interrogatoire du colonel Picquart, du 18 août), le colonel Henry a soutenu œue la pièce était complètement sortie de l'enveloppe. (Note de l'éditeur.)

PROCÉDURE 13:

Elle n’était connue que de M. Gribelin et de mot, peut-être aussi du commandant Lauth. Quant au colonel Picquart, 1l ne l'avait jamais vue avant mon départ en permission. Cette pièce était restée dans mon tiroir, depuis le milieu de décem- . bre 189%, sans jamais en sortir. Le colonel Sandherr à eu aussi connaissance de cette pièce, quand il était chef du ser- vice. C’est lui qui l'a fait photographier, à trois quatre exemplaires, par quelqu'un du service des renseignements, je ne sais qui.

Personne n'entre généralement dans les bureaux du ser- vice; mais j'ai remarqué, vingt-cinq ou trente fois, les visites de Me Leblois au colonel Piequart, du printemps à lau- tomne 1896. Ces visites étaient parfois prolongées au point de gêner le service, au moment de la signature du courrier. J'ajoute que le dossier secret, dans lequel se trouvait la pièce secrète, m'avait été donné en consigne par le colonel Sand- herr, et qu'elle consistait en ceci : que je ne devais donner ce dessier en communication à qui que ce soit, qu'en pré- sence du chef ou du sous-chef de l’'État-major et du chef de service. Comme on n'avait pas parlé de ce dossier depuis 1894, j'avais oublié de passer cette consigne à Gribelin, en lui remettant mes clés. Je dois dire que je pense que le colonel Picquart ignorait cette consigne. C'était un dossier d'espion- nage d’une extrème importance, et la pièce Ce canalle de D. » était également très importante, et 1} y avait le plus grand intérêt à ne pas la divulguer.

Chaque fois que les officiers sortent de leur bureau pour une cause quelconque, ils doivent réintégrer les, dossiers se- crets dans leurs armoires et les fermer à clé. Ces dossiers ne doivent pas rester sur la table de travail. La consigne est tellement sévère que, quand le planton à fa porte des bu- reaux s’absente momentanément, une sonnerie électrique est disposée de façon à indiquer l'entrée d’un visiteur dans le vestibule, et à permettre aux officiers de dissimuler les dossiers secrets qu'ils pourraient avoir en mains.

Le colonel Picquart n'avait les clés d'aucun des coffres- forts des autres officiers: il devait done leur demander les dossiers secrets dont il pouvait avoir besoin.

Lecture faite... ;

Signe : HENRY, FABRE, PASQUIER.

14 L’INSTRUCTION FABRE

Le colonel Henry ajoute, sur interpellation : Ducasse, demeure rue Louis-David, 12, Paris-Passy. Lecture faite... Signé : HEXRY, FABRE, PASQUIER.

IX

Déposition du général Gonse

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le quinze juillet,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction...

A comparu :

Le général Gonse (Charles-Arthur), cinquante-neuf ans, sous-chef de l’Etat-major général de l’armée, avenue de Villars, 45,

Dépose :

Le lieutenant-colonel Picquart est entré comme chef du service des renseignements au milieu de Fannée 1895, en remplacement du colonel Sandherr. Sa mission était de s'oc- cuper exclusivement de questions intéressant la défense nationale et la sûreté extérieure de PEtat:

10 La recherche de ce qui se prépare ou de ce qui se passe à l'étranger, dans l'intérêt de la défense nationale ;

20 Le service de surveillance le long de nos frontières :

Le service de contre-espionnage en France et à l’étran- ger.

Ces fonctions sont d’un ordre très délicat et exigent une discrétion absolue.

Aussi, dans ce service, n'occupe-t-on que des officiers choisis et peu nombreux. Ce service a amené la formation de dossiers très nombreux qui ont un caractère secret.

La plus grande partie des pièces de chacun de ces dossiers ont le mème caractère secret et, prises isolément, elles con- servent ce caractère: car, si elles étaient connues, elles éveilleraient certainement Pattention des gens qui en pren- draient connaissance, et leur donneraient la clé des travaux secrets qui se préparent au ministère de la Guerre.

Les dossiers sont placés, suivant leur importance, dans des

PROCÉDURE 15

coftres-forts en fer et dans des armoires fermant au moyen de serrures et de cadenas à secrets et garnies de barres de fer. Le chef de service a un coffre-fort spécial, dont il a seul la clé, et il place les dossiers qu'il veut se réserver.

D'un autre côté, chaque officier possède ses armoires ou coffres-forts, il place les dossiers concernant son service spécial, et je crois qu'il en a seul les clés. Le colonel Henry pourra préciser davantage sur ce point.

Quand le chef de service a besoin d’un dossier spécial, il le demande à l'officier chargé de ce service. L'archiviste a spécialement la garde d'un nombre considérable de dossiers concernant l’espionnage et Le contre-espionnage.

Jamais les dossiers quelconques ne restent sur les tables en dehors des heures de bureau, et hors la présence des offi- ciers de service.

Lorsqu'un officier sort de son bureau, 1l doit fermer ses armoires.

Les personnes étrangères au service n’entrent pas dans le bureau des renseignements. Une organisation spéciale a été préparée pour permettre de recevoir les personnes étrangères au bureau des renseignements, en dehors des locaux occupés par ce service. Seuls, les officiers du service peuvent savoir quelles sont les personnes qui viennent dans le bureau.

A une époque que les officiers pourront préciser, ils ont remarqué la présence fréquente de Me Leblois dans le bureau du colonel Picquart.

Quelques-uns de ces messieurs trouvaient même que la présence de ce monsieur était gènante pour le service. Je sais qu'à une certaine époque, le colonel Picquart a demandé à M. Gribelin, qui pourra sans doute préciser la date, Île dossier secret des pigeons voyageurs.

Il y a dans notre service deux dossiers concernant les pigeons voyageurs : lun, qui ne contient rien de secret, el qui à trait notamment à l’organisation des colombiers et qui est placé dans une armoire ordinaire, peut-être même non fermée à clé.

L'autre, au contraire, est absolument secret.

Il contient des renseignements sur la nature desquels il ue m'est pas possible de m'étendre, notamment la direction

16 L'INSTRUCTION FABRE

des entraînements des pigeons, qui intéresse tout particuliè- rement la défeüse de nos frontières.

Ce dernier dossier à été vu sur le bureau du colonel Pic- quart, pendant la présence de Leblois dans son bureau.

Les officiers du service pourront vous dire comme moi que le colonel Piequart a reconnu avoir communiqué ce dossier à Me Leblois, qui le consultait, disait-il, en vue des dispositions législatives nouvelles qu'il comptait faire adopter.

D. M. le colonel Picquart pouvait-il s'adresser à un avocal quelconque, pour obtenir de lui une consultation con- cernant des travaux de son service, et pouvait-il lui commu- niquer des documents secrets?

R. Jamais de la vie! Du reste, si le colonel Picquart avait eu besoin, pour les travaux de son service, de recourir aux lumières d'hommes de loi, 1l devait en faire la demande à ses chefs hiérarchiques, afin d'être autorisé à entrer en relations avec les avocats-conseils accrédités du ministère de la guerre. Ces avocats sont notamment Nivard et Da- net. Je considère qu'une communication de cette nature tombe sous le coup de la loi du 18 avril 1886.

J'ai su, par des officiers du service, qu'on avait vu sur la table du colonel Picquart, entre Leblois et lui (Leblois étant assis à côté du colonel) un dossier secret placé dans une grande enveloppe.

Cette enveloppe était ouverte et ïl en sortait une pièce photographiée qui a été reconnue par ces officiers. Cette pièce élait de premier ordre, au point de vue du secret; mais je ne puis m'en expliquer davantage, et c'est vous dire qu'au point de vue de la défense nationale, elle avait le plus grand intérèt. Leblois à la voir, puisqu'elle élait devant lui.

Cette pièce était reconnaissable, et toute personne qui l'avait vue ne pouvait s'y tromper.

île nous était parvenue en six ou huit morceaux; on avait rélablie au moyen de bandes de papier baudruche, et photographiée.

Par un effet bizarre, la reproduction photographique a fait ressortir en noir ces bandes de baudruche, de sorte qu'elle était sillonnée d’une sorte de croix de Lorraine noire.

Cette pièce ayant été reproduite tronquée, 1l est vrai

PROCÉDURE 17

par des journaux, dès la fin de 1896, a évidemment être communiquée soit par Leblois, soit par le colonel Picquart. Car, à ce moment, le dossier étant absolument secret, cette pièce ne devait être connue que par quelques-uns des offi- ciers du service.

Le colonel Picquart a bien dit que cette pièce était connue dun grand nombre d'officiers. Il disait même qu'elle était connue dans les couloirs, et ajoutait que, dès lors, 1l n'étai pas extraordinaire qu'elle ait été divulguée. Je dirai qu à mon sens, cette opinion du colonel Picquart est absolument erronée.

Le colonel Picquart étant hypnotisé, comme je Far dit ailleurs, par lidée de réhabiliter Dreyfus, et étant le seul ayant cette idée dans le bureau, il me semble tout naturel que c’est lui ou Leblois qui ont divulgué cette pièce.

Dans la correspondance que j'ai entretenue avec le colonel Picquart en 1896 et 1897, et qui concernait le service, se trouvait une lettre chiffrée qui concernait une affaire secrète de la plus grande importance, et qui intéressait notre sécu- rité extérieure.

J'ai su que le colonel Picquart avait communiqué toute celle correspondance de service, sous prétexte de sa défense personnelle, à Leblois, en juin ou juillet 1897. Le colo- nel Picquart a prétendu avoir brûlé la lettre chiffrée, mais rien ne le prouve.

Il me paraît évident, d’une façon générale, que pour arri- ver à la réhabilitation de Dreyfus, qui était sa préoccupation constante, le colonel Picquart a commettre de graves indiscrétions.

Je pense qu'il serait intéressant d'entendre le comman- dant Lauth, le capitaine Tunck, et le capitaine Valdant.

Le colonel Picquart avait e mployé au service des rensei- gnements un individu qui lui était dévoué, et que nous con- naissions sous le nom de Durand; cet individu portait réelle- ment le nom de Germain Ducasse, et je l'ai fait remercier au moment du départ du colonel Picquart. J'ai su depuis que cet individu était le secrétaire de Ml de Comminges, et qu'il Wavail jamais cessé ses relations avec le colonel Picquart

Je pourrais faire rechercher son adresse. Il a habité ave- nue Bosquet. Il y aurait sans doute intérêt à faire une pex-

)

18 L'INSTRUCTION FABRE

quisition chez lui, à cause de ses relations particulières avec le colonel Picquart. Le colonel Picquart a déclaré qu'il n'avait pas eu de relations avec M. Scheurer-Kestner et qu'il ne le connaissait pas, en novembre et decembre 1897, lors du procès Esterhazy. Or, j'ai la preuve, par la déclaration sun ancien planton, déclaration recueillie par deax officiers et signée par ce planton, dont je vous ferai connaître le nom et f'adresse, que lorsqu'il était au tirailleurs, en 1897, pendant les tirs de guerre de son régiment, dans un camp eux environs de Sousse, il a plusieurs fois adressé des lettres à M. Scheurer-Kestner. Lecture faite... ; Signé :

GOXSE, FABRE, PASQUIER.

X Déposition de M. Gribelin

L’an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le seize juillet,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction...

À comparu :

Gribelin (Félix), quarante-quatre ans, archiviste-principal de l’'Etat-major de l’armée, avenue Bosquet, 45,

Dépose :

J'ai vu Me Leblois très souvent au ministère de la Guerre et dans le bureau de M. Picquart. Quelquefois, il y séjour- nait longtemps, une heure peut-être; c'était au point que ses visites gènaient le service.

Je me suis aperçu de la fréquence des visites de Le- blois au colonel Picquart, à la fin de l’année 1895. et, à partr de cette époque, ces visites ont continué d’une façon régu- hère.

Leblois, lors du procès Zola, a déclaré qu'il n'était pas venu au ministère, depuis les premiers Jours d'août 1896 jusqu'aux premiers jours de novembre 1896.

Sa

L2

PROCÉDURE 19

Le concierge du ministère, Capiaux, qui a pris son ser- vice le 15 août 1896, a vu plusieurs fois Leblois, à cette époque, entrer au ministère. Î l'a vu aussi, un jour, assis à la table du colonel Picquart.

Ce concierge nous annonce les visiteurs par le téléphone et les accompagne parfois jusqu'au salon d'attente nous les recevons.

Il vient souvent apporter des lettres dans le bureau du service, et c’est ainsi qu'il a vu Leblois, à l’époque que je vous indique.

Un jour de l'automne 1896, je suis entré dans le cabinet du colonel Picquart pour prendre congé de lui, à la ferme- ture du bureau, comme je le faisais chaque jour. C'était entre six heures et six heures et demie; la lampe était allu- mée. J'ai vu le colonel Picquart assis devant son bureau; à sa gauche et à l'angle de ce bureau se trouvait Leblois, à 60 centimètres environ du bureau, et à environ 80 centi- mètres du colonel Picquart. Sur le bureau, se trouvaient deux dossiers secrets, le dossier secret des pigeons voya- geurs, qui est de mon service, et que je connais parfaite- ment il m'avait été demandé par le colonel Picquart, quelque temps auparavant —- et un autre dossier secret, du service du colonel Henry. Ce dossier n'avait été aussi dnaude par le colonei Pic quart, entre le 28 août et le 5 septembre 1896, après le départ du colonei Henry en congé, et avant mon départ. Je l'avais pris dans le coffre-fort du colonel He NrY, celui-ci m'ayant confié les clés et le mot, en quittant Île ministère. Ce dossier secret se trouvait à l’angle du bureau, devant Leblois; l'enveloppe en était ouverte, mais aucune pièce apparente n'en sortait. On ne pouvait voir si on venait de le compulser. Le dossier des pigeons voyageurs se trou- vait devant Le colonel Piequart: il était dans une enveloppe ouverte, mais aucune pièce non plus n’en sortait. Dans ma conviction, Picquart ne m'avait demandé ce dossier que pour servir de couverture à l’autre.

On élaborait, à cette époque, l'instruction sur le service des pigeons voyageurs, qui à paru le 45 décembre 1896, et on pouvait croire que ce dossier lui était utile; mais il ne s'en est pas occupé, car il ne m'a jamais donné d'instructions pour conférer avec le ministère de l'Intérieur, et cependant

20 L'INSTRUCTION FABRE

je représentais le service près de ce ministère, relativement à cette affaire.

Je suis entré dans le bureau du colonel Picquart sans frapper

Je puis placer la visite de Leblois à Picquart, dont je viens de parler, tout à fait à la fin d'octobre ou dans les pre- miers jours de novembre 1896. Un souvenir me permet de préciser :

Le commandant Lauth est part en congé le 15 octobre, et il est revenu, de passage à Paris, nous voir au bureau, fin octobre, il vous le dira. I a entendu le colonel Henry me dire, jure que nous parlions de Me Leblois et du colonel Picquart : « Hier encore, ils tripotaient des papiers. » J'ai ajouté : « Mon commandant, vous devriez dire au géné- ral Gonse qu il reprenne ce dossier, » I s'agissait du dossier secret que j'ai vu devant a

Le général Gonse a retiré le dossier au colonel Picquart, vers le 12 novembre 1896. La conversation que le comman- dant Lauth à entendue avait eu lieu nécessairement quelques jours auparavant. Si je ne les ai pas vus (Picquart et Le- blois) compulser le dossier, je suis intimement convaincu qu'ils l'ont fait. Ce dossier, qui avait eu beaucoup d'impor- tance en 1894, avait été rangé, à cette époque, dans un tiroir du coffre-fort du colonel Henry, en novembre. Ce dernier m'a dit : « Vous voyez je le place, dans le cas on en aurait besoin plus tard et en mon absence, »

Mais il me semble qu'on ne devait plus avoir besoin de ce dossier, et, en tout cas, au moment le colonel Picquart l’a demandé, rien, à mon avis, ne justifiait cette demande.

Mais, quelques jours après que j'eus remis le dossier au colonel Picquart (entre le 28 août et le 4 septembre 1896), a commencé, à la suite d’un pétard lancé par un journal du soir, relativement à la prétendue évasion de Dreyfus, une campagne de presse ; les 14 et 15 septembre 1896, paraissait, dans l’Æelair, un article au sujet de Dreyfus.

Il est hors de doute que cet article n'a pu être écrit ou inspiré que par une personne ayant été mêlée de très près à l'affaire Dreyfus, et ayant sous les yeux des documents se rapportant à cette afaire. Or, les officiers du service des renseignements se trouvaient seuls dans ce cas, et, parmi

PROCÉDURE 21

ceux-là, trois seulement possédaient les éléments nécessaires à la rédaction de cet article : le lieutenant-colonel Piequart, le lieutenant-colonel Henry et moi.

Aussi, quand j'ai rendu compte au colonel Picquart qu'il m'était impossible de découvrir l'auteur de lPartiele, je lui ai dit textuellement : « On est fondé à dire, mon colonel, qne cet article a été écrit par vous ou par moi, puisque le colonel Henry est absent depuis la fin d'août, et que vous et moi avons seuls eu les éléments nécessaires entre les mains. »

Le colonel Picquart m'a répondu : « Vous êtes couvert par moi. »

Or, les renseignements dont je veux parler auraient été puisés, en partie, dans le dossier secret. L'article parlait en effet d’une pièce : « Ce canaille de Do faisant parte de ce dossier. L'article de F£elair paraissait défavorable à Dreyfus, mais on avait pris soin habilement de présenter les renseignements et la pièce sous un certain Jour, de façon à permettre une réfutation facile dans Fintérèt de Dreyfus, et qu'on espérait faire accepter par l'opinion publique.

C'est alors, en effet, qu'a paru la première édition de la brochure Bernard Lazare que je vous remets, et qui avait pour but de réfuter l'article de F£elair.

Le 10 novembre 1896, à paru dans le journal le Hatin le fac-simile du bordereau, avec un article qui, à première vue, paraissait destiné à écraser Dreyfus, mais qui, en RAlire avait pour but d'amener la discussion de ce bordereau et de préparer la campagne qui a suivi.

D'après moi, cet article a été la préface de Ia deuxième édition de la brochure Bernard Lazare, que je vous remets également.

Dans cette brochure, page 86, on discute la pièce « Ce canaille de D.», et l’on raconte qu'on à cherché quel était ce D. On parle d’une filature d’un garçon de bureau du ministère, dont le nom commençait par un D. Cette filature n'a été conuue que du colonel Sandherr, chef de service, de l'officier qui dirigeait le contre-espionnage, le commandant Raulin, et de moi.

Plus tard, le colonel Henry, en prenant le service, a été mis au courant de cette particularité. et moi, je l'ai raconté au colonel Picquart au moment des articles de l'Æclair.

22 L'INSTRUCTION FABRE

Quelqu'un l’a donc fait connaître à Bernard Lazare, et le colonel Picquart, qui était, seul dans le bureau, partisan de la revision du procès Dreyfus, a pu, seul, donner ces rensei- gnements à Bernard Lazare. Quand je parlais au colonel Picquart de la campagne de presse, qui était à ses débuts alors, il disait en parlant de l'État-major : « Vous allez en avoir une, de campagne de presse ! Ils ne savent pas ce qui les attend, là-haut ! » D'autre fois: « S'ils ne veulent pas marcher, là-haut, je leur forcerai la main. »

Je dois ajouter que le garçon de bureau qui introduisait Leblois chez le colonel Picquart au ministère, est mort en décembre 1896 : c'était un Arabe, du nom de Bachir. Il disait toujours : « Qu'est-ce qu'il vient faire ici, lui? » en parlant de Leblois. « Lui toujours crier le carla », ce qui voulait dire que Leblois compulsait des papiers.

Une lettre adressée par Esterhazy à M. Maurice Weil, dont il a été question au procès E sterhazy. avait été nus ceptée par le colonel Picquart, dans le service, avant qu'elle ue füt remise à M. Weil.

Cette lettre, dont j'ai fait moi-mème une copie pour joindre au dossier de trahison Esterhazy, a été versée par Mathieu Dreyfus à l'appui de sa dénonciation.

S'il est exact, comme on me l'a dit, que Weil n'ait pas remis lui-même cette lettre à Mathieu Dreyfus, il y a lieu de demander au colonel Picquart ce qu'il a fait de la copie que je lui ai remise moi-même, et qui n'existe plus au dossier (1).

Le colonel Picquart s'était attaché un individu que nous connaissions sous le nom de Durand, mais qui n'était autre que Ducasse, et qu'il chargeait de différentes missions directement.

li avait des relations très étroites avec lui. Ducasse venait régulièrement, tous les soirs, au moment on allait fermer

(1) La lettre d'Estsrhazy, interceptée par le colonel Picquart et eopiée par M. Gribelin, n'est pas celle qui a été jointe au dossier de l'instruction Ravary et lue, en partie, au procès Esterhazy.

(Compte rendu sténographique du procès Esterhazy, dans la bro- chure de M. Yves Guyot: La Revision du Procès Dreyfus, pages 145 à 445 et pages 161 à 463; déposition Weil, Enquéle de la Cour de Cussation, t. 1, pages 806 à 310. (Note de Péditeur.)

PROCÉDURE

un “7 LE

le bureau, et entrait chez le colonel Picquart, après avoir attendu la sortie des officiers de service. Lecture faite.. Signé :

(XRIBELIN, FABRE, PASQUIER.

XI Déposition du capitaine Valdant

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le seize juillet,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction.

Est comparu :

Valdant (Henri), trente-sept ans, capitaine à l’État-major de l’armée, quai de Billy, 50.

Dépose :

En 1896, le téléphone était dans mon bureau, ou plutôt formait une emprise dans mon bureau, et c'était moi qui répondais aux appels. Comme on m'annonçait les visiteurs, je savais qui entrait.

Me Leblois à fait de très fréquentes visites au colonel Picquart, dans le premier semestre de 1896. Ces visites se prolongeaient quelquefois assez longtemps: pendant ce temps, nous ne dérangions pas le colonel Picquart, et nous nous apercevions di la durée des visites, parce qu'elles nous sénaient parfois pour la transmission des affaires

J'ai été absent la dernière quinzaine d'octobre et la pre- mière quinzaine de novembre 1896, et je ne sais, personnel- lement, rien de ce qui s’est passé dans cet intervalle.

Au commencement de juin 1896, je ne puis préciser, j'ai entendu mon collègue Lauth, en sortant de chez le colo- nel Picquart, pousser lexclamation : « Jamais de la vie ! » Je lui ai demandé ce qu'il avait, et il me répondit : « Le colonel Picquart veut que je certilie que c’est de l’écriture de Chose... je ne certifierai rien du tout. » Ma situation ne me permettant pas de m'occuper de ce que faisaient mes

24 L'INSTRUCTION FABRE

camarades, je ne me suis pas inquiété d'approfondir question. Lecture faite... Signé : VALDANT, FABRE, PASQUIER.

XII

Déposition du capitaine lunck

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le seize juillet,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction...

Est comparu :

Iunck (Alphonse), trente-six ans, capitaine à l’État-major de l’ar- mée, rue Saint-Dominique,151,

Dépose :

Je puis affirmer que Me Leblois venait très souvent visiter le colonel Picquart au ministère. Il restait quelquefois plu- sieurs heures, soit dans le bureau du colonel, soit dans la salle d'attente. Plusieurs fois, je lai vu assis à côté du colo- nel, devant sa table surchargée de papiers. Je frappais avant d'entrer, et quelquefois le colonel me disait d'attendre et de revenir plus tard. Je venais d'arriver au service: je ne con- naissais pas bien les pièces, et je ne puis dire le caractère de celles qui se trouvaient devant eux.

Le colonel Picquart, à une époque que je ne puis préciser, au commencement de 1896, a demandé à Gribelin le dossier des pigeons voyageurs. Celui-ci nous a dit que c'était pour le communiquer à Me Leblois, qui devait collaborer à un travail législatif sur les pigeons voyageurs. el, à ce moment- là, Leblois est venu très souvent au ministère, et a tra- vaillé dans le bureau du colonel Picquart ou dans la pièce. qui est près de ce bureau, et qui sert de salle d'attente. J’ar eu ce dossier en garde dans une de mes armoires. Il était divisé en deux liasses liées ensemble, lune contenant des papiers non secrets, des règlements et instructions relatifs aux pigeons voyageurs, l'autre contenant des documents

PROCÉDURE 2

secrets concernant la défense nationale. la direction des pigeons à la frontière, et des instructions pour le temps de guerre, pièces sur lesquelles je ne puis m'étendre. Le colo- nel Picquart a gardé ce dossier, je crois, Jusqu'au moment de son départ.

J'ai travaillé avec le commandant Lauth à trouver le cliché photographique du petit bleu (À). pour obtenir une épreuve semblable à celle qu'on aurait eue, sil n'avait pas été déchiré primitivement. Nous n'avons pas réussi. Le colonel Pie- quart, à qui nous demandions pourquoi il voulait cette retouche, nous a dit que c'était pour ne pas faire connaître le moyen par lequel cette pièce était parvenue au service, et faire croire qu'elle avait été interceptée entre le moment elle était sortie de la poste, et celui elle devait être remise au destinataire. « Il en avait assez, disait1l, de tout ce qui paraissait dans F + Journaux au sujet des corbeilles à papiers, et il avait dit là-haut (Etat-major) qu'on n’obtenait plus rien par ce moyen. » ue lui avons fait observer que, la pièce n'ayant pas les cachets de la poste, elle n'avait pas un carac- tère d'authenticité, au point de vue il se placçait, et il a demandé à Gribelin si on ne pouvait pas, à la poste, y faire apposer un cachet.

Je ne sais ce que Gribelin a fait; je dois ajouter que, comme le commandant Lauth faisait observer au colonel Picquart qu'il faudrait bien qu'il montre l’original en justice, si on en arrivait à un procès, et qu'il ne pourrait en attester la provenance, le colonel Piequart lui a répondu : « Vous serez toujours pour attester qu'il vient de un tel...». Le commandant Lauth a répondu : « Ça, jamais ! »

J'étais présent quand le colonel Picquart est rentré, après son entrevue avec le général de Boisdeffre; il était très excité et mécontent. Comme le commandant Lauth, je l'ai entendu s'écrier : « Is ne veulent pas marcher, là-haut: ils

(1) Voici le texte du petit bleu:

« attends avant tout une explication plus détaillée que celle que « vous m'avez donnée, l’autre Jour, sur la question en suspens. En « conséquence, je vous prie de me la donner par écrit, pour pouvoir « juger si je DS SORA mes relations avec la maison R., ou « non. Signé: ».

(Note de l'éditeur.)

26 L'INSTRUCTION FABRE

ne savent pas ce qui se prépare: une campagne terrible de presse va commencer. Is ne veulent pas marcher, mais je saurai bien les y forcer. » Tout au moins, c'est le sens de ses paroles. Lecture faite. Signe :

IüUNCK, FABRE, PASQUIER.

XII

Déposition de M. Capiaux

L’an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le seize juillet,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction...

Est comparu :

Capiaux (Constant), quarante-huit ans, concierge au ministère de la Guerre, boulevard Saint-Germain, 231,

Dépose sur interpeliation :

Je suis concierge, depuis le 15 août 1896, au ministère de la Guerre, entrée boulevard Saint-Germain, c'est-à-dire du côté entrent les personnes qui se rendent au service des renseignements.

Dès mon arrivée, Jusqu'au 15 septembre 1896, j'ai vu, à différentes reprises, Leblois venir demander le colonel Picquart.

Je ne l'ai accompagné qu'une fois, la première après mon arrivée. Vers le 15 septembre 1896, il y a eu un intervalle, pendant lequel Leblois n'est plus venu au ministère : mais je puis affirmer qu'il v est revenu à la fin de septembre 1896. Je ne me rappelle pas s'il est venu au mois d'octobre 1896. Il m'est assez difficile, du reste, de préciser ies dates.

Sur nouvelle interpellation :

Je suis certain que Leblois est venu, chez le colonel Picquart, vers la fin de septembre 1896. Dans le courant de septembre 1896, à une date que je ne puis préciser, passant

ii —)

PROCÉDURE

dans le couloir, vers dix ou onze heures du matin, pour porter un pli dans les bureaux, j'ai aperçu, entr'ouverte, la porte du local occupé par le colonel Picquart. J'ai vu celui- ci assis à son bureau et travaillant, et, à la table de décharge qui se trouve en face le bureau, Leblois assis et compul- sant des papiers (1).

J'ai vu cela sans le vouloir, en passant.

Je ne sais si c'était un dossier que Leblois compuisait ; mais il y avait beaucoup de papiers administratifs étalés, sur lesquels 1! travaillait.

Lecture faite... :

Signe :

FABRE, PASQUIER, CAPITAUX.

XIV

Déposition de M. Billet

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le seize juillet,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction...

Est comparu :

Billet (Pierre), cinquante-deux ans, concierge à l'hôtel du ministre -de la Guerre, rue Saint-Dominique, 14.

Dépose :

J'étais concierge au ministère de la Guerre, entrée boule-

(1) Le réquisitoire de M. Siben ne fait pas état des déclarations de M. Capiaux.

Le rapport du capitaine Tavernier les a retenues. (Dans sa déposi- tion du 19 octobre 1898, M. Capiaux avait modifié les dates. Enquête de ta Cour de Cassation, t. II, pages 312 et 313.)

Au procès de Rennes, le commandant Carrière, commissaire du gouvernement, a abandonné ce témoignage :

Labori. Si le Conseil attachait à ce témoignage la moindre importance, je lui demanderais de lire les cotes 136 et suivantes du dossier Picquart, qui établissent que M. Leblois n’était pas à Paris pendant le mois de septembre, et qu’il n’y est rentré que le 7 novem- bre.

Le commandant Carrière.,— (C’est certain.(ZLe Procès Dreyfus, 4. II, page 244.)

(Note de l'éditeur.)

28 L'INSTRUCTION FABRE

ard Saint-Germein ; Jai quitté ce service pour prendre lx loge de Phôtel du ministre, en août 1896. Jai été remplacé par Capiaux.

Me Leblois est venu, pour la première fois, au ministère, dans le courant d'avril ou de mai 1896, je ne puis préciser. Le colonel Picquart m'avait prévenu de sa visite en me disant : « se présentera un Monsieur Leblois qui désire me voir; vous le conduirez à mon bureau. » A partir de ce moment, 1l vint assez souvent.

Je téléphonais au colonel Picquart qui me disait : « Faites. monter. » I venait aux heures du bureau, mais je n'ai jamais remarqué qu'il vint quand les officiers étaient partis, soit pour déjeuner, soit le soir. Je ne remarquais pas sa sortie.

Lecture faite... |

Signe :

BILLET, FABRE, PASQUIER.

Déposition du commandant auch

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le seize juillet.

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction.

À comparu :

Lauth (Jules), quarante ans, commandant au ?8e régiment de dragons, en garnison à Vincennes (Seine).

Dépose :

J'ai fait à la Cour d'assises une déclaration relativement à [a pièce qu'on à appelée le petit bleu (1). Cette pièce était arrivée à notre service en plusieurs morceaux. Elle m'a été remise par le colonel Picquart, qui, lui-même, l'avait reçue, avec les petits paquets. des mains du colonel Henry. Cette pièce avait un caractère secret, et devait être l'origine de la constitution d’un dossier d'espionnage : et il importait qu'elle ne fût pas divulguée, sa divulgation pouvant avoir les plus

(1) Voir la note, page 25. (Note de l'éditeur.)

PROCÉDURE 29

graves inconvénients, en faisant connaître aux personnes de qui elle provenait, qu'il existait une fuite chez elles. Le colo- ne! Picquart à avoué qu'il en avait donné connaissance à Beblois, en mai ou en juin 1897, pour les besoins de sa défense.

Le colonel Picquart, et c'était son droit, avait conservé Jes fragments de la pièce, pendant quelques jours, et il me les avait ensuite remis, mêlés à d’autres.

Quand la pièce fut reconstituée, je la lui ai portée, et il Pa mise dans son coffre-fort, elle est restée une quinzaine de jours. Il m'a alors chargé de la photographier ; je lui ai pré- senté deux ou trois épreuves, et c’est alors quil m'a demandé si je ne pourrais pas faire disparaitre les traces des déchi- rures sur le papier.

Après un certain nombre d'essais peu satisfaisants comme résultat, je lui ai demandé pourquoi il tenait tant à ce que je fasse disparaitre ces déchirures. « C'est, me répondit-il, parce que je veux pouvoir dire là-haut (chef d'État-major) que je lai interceptée à la poste. » Je lui ai dit : «Mais il n°y a pas le cachet de départ de Ja poste, la pièce n'ayant jamais été mise à la poste. » Il me répondit : « On pourrait peut-être à la poste en faire mettre un. » Je lui at répondu : « C’est une <omplaisance qu'il est bien difficile de leur demander. » J'ai ajouté : « Du reste, le fait qu'il (/e petit bleu) aurait passé par la poste lui enlèverait toute trace d'authenticité, puisqu'il n'est pas signé. »

Le colonel Picquart me dit : « Mais vous serez pour justifier que c’est l'écriture de telle personne... » Je lui ai ré- plhiqué : « Jamais de la vie! C'est une écriture contrefaite, que je ne connais pas, et que je ne reconnais absolument pas pour être l'écriture de la personne que vous me citez. »

L'incident fut clos. Je sortis du bureau du colonel Picquart el, au moment j'entrais dans la pièce voisine, deux de mes collègues, les capitaines Tunek et Valdant, me deman- 4èrent ce qui avait pu motiver mes exclamalions, sur un ton aussi élevé, dans le bureau du chef de service. Je leur racon- tai immédiatement ce qui venait de se passer.

J'ai la conviction intime, sans en avoir la preuve, que le colonel Picquart a été le pivot volontaire ou involontaire de toute la campagne qui s’est faite, à partir du moment des

30 L'INSTRUCTION FABRE

indiscrétions se sont commises. lors des articles de l'£clair et du Matin, en septembre 1896; et cette pièce, dont il avoue avoir, en 1897, parlé à Leblois, il a pu vraisem- blablement lui en parler, dès le milieu de 1896.

Celle pièce était secrète, et était la base d'un dossier inté- ressant la défense nationale, puisqu'elle provenait d’une source dont la divulgation pouvait entrainer de graves consé- quences, au point de vue imternational.

Jamais le colonel Picquart ne nous avait parlé d’une con- nexité possible entre l'affaire Dreyfus et l'affaire Esterhazy. Peut-être en avaitl dit un mot au colonel Henry, mais les autres officiers du service l'ignoraient, Hl s'agissail donc d’une affaire nouvelle contre Esterhazy.

Quand, au mois d'août 1896, le 5, je puis préciser, car c'était le jour du retour de Vichy du général de Boisdeffre, —_ il s’entretint avec le chef de l'État- -major, à la suite de cet entretien, en rentrant au bureau, il se montra fort surexcité, et laissa échapper, devant un de mes collègues et moi, ces paroles : « C’est bien difficile d'obtenir quelque chose d'eux, là-haut (chef d'État-major); mais, s'ils ne veu- lent pas marcher, je saurai bien leur forcer la main. »

in rapprochant ces faits, et ceux qui précèdent, de la cam- pagne qui à commencé dans la presse, au mois de septem- bre suivant, jai toujours eu la conviction que le colonel Picquart n'était pas étranger à cette campagne, et qu'il avait communiquer à des tiers non qualifiés pour en prendre connaissance, des pièces, documents ou leur contenu, qu'il avait extraits des dossiers, absclument secrets, intéressant la défense nationale.

Et ce qui me le prouve, c'est l'incident de la filature D.

Le colonel Sandherr, le colonel Henry et M. Gribelin croyaient que les fuites se produisaient par le garçon de bureau D. Cet homme avait été pris en surveillance, pen- dant deux mois, par un agent sûr, qui certainement n'en a pas parlé. Je ne lai su qu'incidemment par le colonel Sandherr.

Cette surveillance, qui avait eu lieu dans les commence- ments de 1894, était absolument oubliée par nous et incon- nue du colonel Picquart; elle lui fut révélée par M. Gribelin, quelques jours après la publication de la première brochure

PROCÉDURE 31

Bernard Lazare, qui n’en faisait pas mention. Dans la deuxième brochure Bernard Lazare, parue quelque temps après, ce fait était mentionné, et M. Gribelin m'a raconté, très peu de jours après, que, quand ilen avait exprimé son étonnement au colonel Piequart, celui-ci lui avait répondu : «Oh! je vous couvre », €e qui n'a pas empêché que, les uns.et les autres, avons été convaincus que l’indiscrétion provenait de lui.

Pendant mon congé, en 1896, du 15 octobre au 15 no- vembre, il m'est arrivé de revenir à Paris une ou deux fois par semaine pendant quelques instants, pour voir ce qui se passait au bureau. Je suis venu au commencement de no- vembre, sans pouvoir préciser la date, et ai entendu, entre le colonel Henry et M. Gribelin, un fragment de conversation dont je ne me rappelle pas les mots exacts, mais qui se ré- sume ainsi :

Le colonel Henry disait : « J'ai encore vu (sans indiquer si c'était le jour même, la veille ou l’avant-veille) ce Leblois, dans le bureau du colonel Picquart, en train de tripoter des papiers », et M. Gribelin lui répondant : « Mon comman- dant, cela ne finira que quand vous aurez trouvé moyen de les faire retirer par le général Gonse. » À ma rentrée de permission, le 15 ou le 16 novembre, jai appris qu'effecti- vement le général Gonse avait redemandé au colonel Pic- quart des papiers se rapportant à l'affaire Dreyfus. Le len demain ou le surlendemain, le colonel Picquart partait en mission.

Le dossier dans lequel se trouvait la pièce « Ce canaille de D. » avait été définitivement classé en 1894, à la suite du procès Dreyfus. Moi-même et mes autres collègues du bureau en ignorions l'existence et l'emplacement, et ce n’est qu'au moment se sont produits les faits que J'ai rapportés plus haut, que j'en ai eu connaissance.

Le colonel Henry avait la consigne de ne pas communiquer

: dossier sans l'ordre du chef d État-major, et le colonel nur a profité du départ en congé du colonel Henry pour demander à Gribelin, qui avait les clés, de lui donner ce dossier, et ce dernier, qui ignorait cette consigne, le iui à ren,

32 L’INSTRUCTION FABRE

On m'a expliqué tout cela, comme suite à la reprise des papiers par le général Gonse. Lecture faite. Signé 6

LAUTH, FABRE, PASQUIER.

XVI

Procès-verbal de perquisition chez M. Ducasse .

L'an nul huit cent quatre-vingt-dix-huit, le samedi seize juillet,

Nous, Roy, commissaire aux délégations, en exécution de la commission rogaloire ci-annexée de M. Fabre, juge d’ins- truction de la Seine, en date de ve jour, dans la procédure suivie contre l’ex-lieutenant-colonel Picquart et Leblois, inculpés du délit prévu par Part. 1e, $ 1°, de la loi du 18 avril 1886, et de complicité,

Nous sommes transporté, accompagné de MM. Chanot et Firon, secrétaires, et Michel, inspecteur attaché à notre commissariat, au 42 de la rue Louis-David, à l'effet dv procéder à une perquisition au domicile de M. Ducasse. Nous sommes arrivé à cette adresse, à deux heures de relevée, Nous avons fait demander au concierge, M. Millet, si M. Ducasse était chez lui. M. Millet à répondu à notre ins- pecteur que son locatare était parti ce matin, vers huit heures et demie, après avoir reçu une lettre portant la mention « personnelle et urgente » ; que M"° Ducasse, sa mère, avec laquelle il habite, était partie à son tour, vers onze heures et demie, en disant qu'elle venait de recevoir un télégramme, et qu'elle laissait un mot à ce sujet sur la table, et en demandant que, si son fils revenait à la maison vers trois heures, comme cela lui arrive souvent, on ne manquàt pas de lui dire de monter: prendre connaissance de ce mot laissé sur la table.

En présence de ces renseignements, au1 nous permettaient d'espérer que M. Ducasse reviendrait à la maison vers trois

PROCÉDURE

SD

heures, nous avons attendu dans le voisinage, en laissant au 12 de la rue Louis-David, l'inspecteur Michel, pour nous prévenir immédiatement, au cas Me Ducasse ou son fils rentrerait.

Vers cinq heures quarante-cinq, ni la mère ni le fils n'avaient reparu. Le concierge nous faisait connaitre, d'autre part, que Mme Ducasse s’absentait très rarement aussi lon- guement; qu'elle ne sortait pour ainsi dire jamais de chez elle, que pour faire de courtes promenades, et que son fils ne rentrait jamais diner chez lui, et rentrait le soir à des heures variables.

Dans ces conditions, nous avons cru devoir procéder à la perquisition prescrite, malgré l'absence de M. et M"° Ducasse.

Sur notre réquisition, M. Millet nous a accompagné à l'appartement situé au deuxième étage à gauche, et M. Le- petit, serrurier, demeurant rue de la Tour, 64, ñous en a ouvert la porte.

En présence du susdit Millet, concierge, nous avons com- mencé nos investigations dans les quatre pièces dont se compose le logement. En arrivant, nous avons trouvé sur la table de la salle à manger le mot laissé par Mne Ducasse. [est ainsi conçu : « Un petit bleu arrivé après ta sortie (je « le laisse à la suzeraine) te dit : « Soyez à cinq heures ce « soir, galerie du Trocadéro, côté ouest. Bien à vous. B.S: »

Nous l’avons saisi et placé sous notre scellé 1. Tous les meubles qui ne consistent guère d'ailleurs (en fait de meubles susceptibles d'être fermés), qu'en deux secrétaires el plusieurs malles, sont ouverts.

Nous commençons donc l'examen des papiers qu'ils ren- ferment. Ces papiers sont extrêmement nombreux, mais beaucoup sont très vieux ou n'ont trait qu'à des sujets Httéraires ou à des affaires de famille.

A six heures et demie, M"° Ducasse rentre.

A six heures quarante-cinq, M. Ducasse rentre à son tour.

A ce dernier, comme à sa mère, nous avons fait connaître immédiatement notre qualité et l'objet de notre visite. Puis. les deux maïtres du logis étant rentrés, nous avons laissé M. Millet, qui nous le demandait d’ailleurs, retourner à son travail.

/ L'INSTRUCTION FABRE

Nous avons demandé à HE. Ducasse s'il n'était pas déposi- taire de documents à lui confiés par lex-lieutenant-colonel Picquart et l'avons, au cas de l’affirmative, invité à nous remettre ces documents. M. Ducasse nous a répondu que M. Picquart ne lui avait jamais confié aucun document, et qu'il ne pouvait par conséquent nous en remettre aucun.

Parmi tous les papiers auxquels nous avons fait allusion tout à l'heure, nous avons cru devoir en saisir un certain nombre (lettres dans lesquelles il est question de l'affaire Dreyfus, ou du procès Zola, ou du colonel Picquart, corres- pondances en allemand ou en anglais, notes diverses édigées quelquefois dans un style d'apparence à vague el mystérieuse, lettres de lex- colonel na. à M. Ducasse, photographie d’un officier allemand, etc.), le tout paraissant mériter d'être examiné avec attention.

Nous en avons formé notre scellé 2. Nous avons encore saisi et placé sous notre scellé 3% un agenda de 1897, rempli de notes susceptibles d'examen. |

Nous avions omis de dire, qu'en entrant dans l'appar- lement, nous avions trouvé à côté du mot laissé par Mme Ducasse, le pourtour du télégramme auquel ce mot faisait allusion.

Interpellée, Me Ducasse nous a déclaré qu'en effet elle avait bien reçu un télégramme, comme lindiquait le mot saisi par nous, qu'elle était sortie pour aller voir Mie de Com- minges, désignée par le nom de « la suzeraine », mais qu'elle n'avait fait qu'aller lui dire bonjour et ne lui avait pas remis le télégramme qu'elle avait déchiré et jeté en chemin faisant.

Elle prétend ne pas savoir d'ailleurs de qui émanait le télégramme, qui n'était signé que de la manière reproduite par elle dans le mot saisi. Elle a ajouté qu'elle n'avait pas vu son fils de toute la journée. Quant à M. Ducasse, il nous a déclaré également qu'il n'avait pas vu sa mère dans l’après- midi; quil n'avait reçu communication d'aucun télégramme et n'était allé à aucun rendez-vous au Trocadéro, mais que, de l'examen du mot placé sous notre scellé 1, 1l eoncluait qu'il s'agissait, dans le télégramme reçu par sa mère, d’un rendez-vous donné par Mie de Comminges.

De quoi nous avons dressé le présent, que M. Ducasse et Mme Ducasse ont signé avec nous. Quant à M. Millet, il

PROCÉDURE 3)

signé. également pour la partie du procès-verbal qui relate les faits antérieurs au retour des locataires. Le présent sera lransmis à M. le juge d'instruction, et nos trois scellés seront déposés au grelfe. Signé

Roy, Veuve Ducasse, Ducasse, Mizrer.

P.-S. Nous constatons qu'à peine arrivé chez lui, M. Ducasse nous avait demandé s’il ne pouvait pas s’en retourner, ayant à lire au dehors. Nous avions insisté pour qu'il demeurât aupres de nous jusqu’à la fin de notre opé- ration, et 1l y était el'ectivement demeuré. Nous n'avions pas encore quitté la maison, que déjà M. Ducasse repartait, pendant les quelques: minutes que nous étions entrés chez le concierge, pour faire signer par ce dernier la partie de notre procès-verbal concernant le début de l'opération.

S'igné

Rox.

XVII

Deuxième d‘position du général Gonse

L'an mil huit cent atre-vingt-dix-huit, le vinst-et-un juillet Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction.

Est comparu, Le sénéral Gonse, entendu. Dépose :

Je n'ai rien de nt ‘au à vous apprendre.

D. N'a-t-il pas été question, lors du procès Zola, d’un dossier Boulot, qui ait été communiqué par le lieutenant- colonel Picquart à Leblois ?

R: C'est exact. et Picquart n'a pas fait de difficultés

96 L'INSTRUCTION FABRE

pour le reconnaître. I s'agissait d’un dossier d'espionnage concernant un sous-officier qui avait dérobé, dans les bureaux du génie à Toul, un plan qu'il avait ensuite porté à l'étranger. Ce dossier contenait des indications d’une nature absolument secrète, relativement à lespionnage et au contre-espionnage dans la région. Il importait que ce dossier ne fût commu- niqué à qui que ce soit, étranger au service des renseigne- ments.

Je ne puis préciser la date de cette communication. Le colonel Henry pourra le faire mieux que moi. C'était au printemps de 1896. Cette affaire, à cause des complices civils, avait été 1astruite à cet effet par le parquet de Nanev, et le service des renseignements n'avait, en aucune facon, besoin d’une consultation juridique.

D. Avez-vous quelque chose à ajouter relativement à la communication du dossier concernant les S pigeons voyageurs, faite par le lieutenant-colonel Picquart à Leblois ?

R. Non; c'est bien le dossier secret qui a été commu- niqué à Leblois, d'après ce qui m'a été dit par Gribelin. Leblois n'avait aucune qualité pour consulter ce dossier, qui contenait des renseignements de la plus haute importance dans l'intérèt de la défense nationale, ainsi que je l'ai dit. Je ne puis préciser l'époque de cette communication. be colonel Picquart n'avait rien à voir dans les travaux législatifs en élaboration, ou plutôt, il ne pouvait fournir que des rensei- gnements. On ne s'explique donc pas qu'il ait communiqué ce dossier à Leblois.

D. Pouvez-vous nous donner quelques renseignements supplémentaires relativement au dossier secret, qui aurait été vu par le colonel Henry et Parchiviste Gribelin sur la table du colonel Picquart, près de liquelle était assis Leblois, et dans les conditions qu'ont précisées les témoins?

R.— Je ne sais pas exactement ce que contenait ce dossier, qui avait été établi par le colonel Sandherr en 1894, avant l'affaire Dreyfus. Le colonel Henry pourra peut- -être préciser ce point; mais, en tout cas, il contenait une pièce de la plus haute importance, en raison de son caractère et de sa prove- nance. Cette pièce, je la connaissais bien. L'original de cette pièce, ainsi que les photographies qui en avaient été faites,

PROCÉDURE 51

devaient se trouver dans ce dossier : Foriginal sûrement el une photographie aussi: peut-être d'autres photographies se trouvaient-elles dans un paquet spécial, mais, en tout cas, renfermées dans un coffre-fort confié aux soins du colonel Henry. La pièce secrète a été lue en partie par M. le ministre de la Guerre, tout récemment, le 7 juillet dernier, à la Chambre des députés. Personnellement, je n'ai vu le dossier qu'au moment je l'ai repris au colonel Picquart, entre le 12 et le 14 novembre 1896. Je puis affirmer de la façon la plus nette que très peu de personnes du service, et en admettant que le dossier ait été ouvert depuis 1894, et communiqué, ont pu en prer endre connaissance; en tout cas, pour faire connaître la pièce secrète, soit à l'Éclair, soit à Bernard Lazare, qui l'ont partiellement publiée, 1 fallait être capable d'en discerner l'importance au point de vue de l'affaire Dreyfus, et il n'est pas admissible qu'un employé subalterne ait pu se rendre compte de cette importance en en prenant connaissance.

I fallait d’ailleurs avoir compulsé le dossier pour la trouver. Je conclus donc, comme je lai fait lors de ma première déclaration, à penser que le colonel Picquart son ami Leblois sont les seuls qui aient pu faire la communication.

La photographie de cette même pièce s'est trouvée entre les mains du commandant Esterhazy, qui a prétendu lui avoir été remise par une dame voilée, et qui la rendue au ministère de la Guerre, considérant qu'elle avait pour sa défense la plus grande importance. Je ne puis m'expliquer comment cette pièce à pu arriver aux mains du commandant Esterhazy.

D.— Quand vous êtes-vous aperçu que le colonel Picquart avait des doutes sur la culpabilité de Dreyfus?

R. Personnellement, je ne m'en suis pas aperçu avant le

3 septembre 1 1896. Jusque-là, Picquart ne m'avait rien dit et ne m'avait même pas entretenu des recherches qu'il faisait relativement à Esterhazy. Le 3 septembre 1896, J'étais en permission: j'avais quitté le ministère le 15 août pour y rentrer le 15 septembre. Le colonel Picquart vint me trouver à la campagne, avee un dossier qu'il avait constitué lui-même, en vue de me prouver que le commandant Esterhazy, dont je n'avais pas entendu parler jusque-là, était le coupable qu'il

38 L'INSTRUCTION FABRE

fallait substituer à Dreyfus. Après avoir entendu ses expli- cations et compulsé ses papiers, je lui ai dit : « Il n°y à rien « de sérieux là-dedans: la culpabilité de Dreyfus est établie « par la décision du conseil de guerre, et vous ne pouvez « revenir là-dessus et substituer Hterhazy à Dreyfus. Conti- «nuez votre enquête sur Esterhazy, et apportez-nous des « preuves de sa culpabilité, les deux affaires étant absolument « distinctes ».

Le colonel Picquart a cherché à me convaincre de l'inno- cence de Dreyfus en me disant que toutes les charges qui avaient été relevées contre lui s’appliquaient à Esterhazy. J'ai ajouté : « Vous me dites qu'Esterhazy à demandé aux » officiers d'artillerie, sur les champs de ur, des renseigne- » ments confidentiels, et qu'en outre 1l avait fait copier, par » des secrétaires de son régiment, des documents intéressant » la mobilisation ; faites la preuve. »

J'en suis resté là, et il est parti. Dès le lendemain, il m’a écrit pour confirmer notre entrevue, et je lui ai répondu dans le sens de notre correspondance, Jusqu'à mon retour, le 15 septembre, il m'a écrit trois fois; mais Je ne lui ai répondu que deux fois. Je vous remettrai copie des lettres que Picquart m'a adressées et de mes réponses (1).

Je sais que le colonel Picquart avait fait une démarche analogue auprès du généralde Boisdeffre au mois d'août 1896.

Il résulte pour moi de tout ce que je viens de dire que le colonel Picquart était hanté de l'idée de substituer Esterhazy à Dreyfus, et qu'ainsi hypnotisé, il cherchait par tous les moyens à faire partager ses sentiments à ses chefs. C’est à un tel_ point que, dans le courant de septembre, à mon retour, il m'a proposé de tendre un piège à Esterhazy pour le faire arrêter (2).

C'est sous l'empire de ces idées que le colonel Picquart a demandé à Gribelin le dossier secret qui, constitué en 1894 par le colonel Sandherr, pouvait contenir des documents concernant l’œuvre qu'il avait entreprise.

D. Pouvez-vous nous donner quelques renseignements sur le petit bleu?

(4) Voir Documents annees, n90 I. (Note de l'éditeur.) (2) Voir Documents annexes, no II. (Note de l'éditeur.)

PROCÉDURE 39

R.— Les agents du service apportaient en vrac, dans des paquets, des papiers déchirés et dont je ne puis faire connaitre la provenance. Ces paquets étaient remis au colonel Henry, qui en opérail le triage, et on remettait le tout au colonel Picquart, qui, après les avoir examinés, les rendait au colonel Henry et au commandant Lauth pour les recons- ütuer, les coller, les traduire, et quelquefois les photo- graphier. Le colonel Henry n'a pas vu, à ce que je crois, les fragments du petit bleu au passage, mais le commandant Lauth, l’a photographié sur les ordres du colonel Piequart. Ces messieurs pourront donner des explications plus précises sur le passage du petit bleu dans leurs mains. Ce petit bleu n'était pas signé, il n'était pas Umbré ; 1} n'avait donc pas été mis à la poste. Je ne sais si c’est une pièce authentique, mais elle m'a toujours paru extrèmement douteuse. Le texte en a été donné lors du procès Zola (second volume, page 349) (1); elle était adressée au commandant Esterhazy, et elle a été le point de départ des recherches faites par le colonel Picquart au sujet du commandant Esterhazy. Cette pièce serait arrivée au colonel Picquart en mars ou en avril 1896.

Ma correspondance à été communiquée par le colonel Picquart à Leblois pour sa défense, disait-1l aussi bien les deux lettres dont j'ai parlé ci-dessus, écrites dans la première quinzaine de septembre 1896, que la série des lettres que je lui ai adressées, pour le service, à parür du 16 novembre 1896, alors qu'il était en mission (2).

Le colonel Picquart n'avait aucunement à se défendre à ce moment, et, s'il avait à se plaindre du colonel Henry, qui alors n'était que commandant, il n'avait qu'à le signaler à ses chefs. La communication, faite par le colonel Picquart à Leblois de cette correspondance, n'avait en réalité, suivant moi, qu'un but : celui de faire croire que j'entrais dans ses vues, et que l'État-major y entrait avec moi, ce qui est absolument faux, je l'aflirme.

Je dois ajouter qu'en ce qui concerne la communication

(1) Cette pièce avait été lue publiquement par le général de Luxer, président du Conseil de guerre, au cours de l’interrogatoire d’Es- terhazy, le 10 janvier 1898. (Note de l'éditeur.)

(2) Voir Documents annexes, IT. (Note de l'éditeur.)

40 L INSTRUCTION FABRE

du fac-simile du bordereau attribué à Dreyfus, au journal le Malin, en novembre 1896, je ne puis attribuer formel- lement au colonel Picquart, des photographies de ce bordereau, bien qu'on ait cherché à en réunir tous les exemplaires après le procès Dreyfus, ayant pu rester entre les mains d'un certain nombre de personnes, notamment des experts.

Lecture faite... Signé

GONSE, FABRE, PASQUIER.

XVII Iéposition du général de Pellieux

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le vingt-et-un juillet,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction.

Est comparu,

De Pellieux (Georges), cinquante-cinq ans, général de brigade, commandant le département de la Seine, 38, avenue de La Bourdon- nais,

Dépose, sur interpellation :

J'ai été chargé par M. le gouverneur de Paris de faire une instruction préparatoire, en suite de la plainte portée par Mathieu Dreyfus contre le commandant nat La plainte de M. Mathieu Dre ‘ylus se bornait simplement accuser le commandant Esterhazy d'avoir fabriqué le FA ‘reau imputé à Dreyfus. J'ai immédiatement commencé mon enquête en entendant Mathieu Dreyfus, qui se borna à renouveler laccu- sation, sans apporter aucune preuve à l'appui, et en deman- dant simplement une nouvelle expertise du bordereau.

Il demanda également que M. Scheurer-Kestner, vice- président du Sénat, fût entendu comme témoin. Je fis done appeler celui-ci, qui me déclara qu'il n'avait aucun dossier, (c'était vers le 22 ou le 23 novembre 1897) mais qu'il savait qu'il existait au ministère de la Guerre un dossier

PROCÉDURE A]

formé contre le commandant Esterhazy, et que ce dossier contenait une pièce qui prouvait que ce dernier était un traitre. M. Scheurer-Kestner ajouta qu'il était indispensable d'entendre le colonel Picquart pour arriver à la découverte de la vérité. M. Scheurer-Kestner ajouta encore que, sil n'avait pas de dossier, M. Leblois, avocat, en avaït ur. Je fis alors venir M. Leblois, quise refusa à déposer , alléguant que le secret professionnel ne le lui permettait pas. Comme, dans la première enquête que j'avais faite au point de vue militaire, avant l'enquête judiei iuire, M. Leblois m'avait fait certaines déclarations que javais consignées dans un rap- port, je lui demandai s'il les rétractait S'il les maintenait. [I me dit qu'il les maintenait et en signa la déclaraiion.

Il résultait de ces premières déclarations contenues dans le rapport, qu'il savait également qu'il existait au ministère de la Guerre un dossier formé contre Esterhazy, et dans lequel se trouvait une pièce qui prouvait que ce dernier état un traitre, et que ce qu'il savait de ce dossier, il le tenait de Picquart. Il m'a fait connaitre ses relations avec Picquart au ministère de la Guerre, et ne cachait pas qu'il avait pris con- naissance, sur la demande de ce dernier, du dossier d’espion- nage Boulot, de Nancy, et du dossier des pigeons voyageurs.

A la suite de Leblois, j'entendis Picquart, qui me déclara, entre autres choses, que son attention avait été attirée, pour la première fois, au commencement du mois de mai 1896, sur le commandant Esterhazy, par une carte-télégramme adressée à ce dernier, qui avait la mème origine que le bor- dereau, et qui prouvait, d'après lui, qu ‘Esterhazy avait des relations louches avec lattaché militaire d'une puissance étrangère. C'est celte pièce qui a été connue, lors du procès Zola (1), sous le nom de petit bleu, et dont le texte est repro- duit au compte rendu de ce procès (deuxième volume, p. 349). Cette pièce était signé d’un C. Il m'a avoué avoir donné connaissance du dossier formé contre Esterhazy, et conte- nant cette pièce, à Me Leblois.

Au Conseil de guerre, le président ayant posé à Me Leblois la question suivante : « Qui à fait connaître à M. Scheurer-.

Kestner qu'il existait au ministère de la Guerre un dossier

(1) Voir la note 1, page 39. (Note de l'éditeur.)

42 J INSTRUCTION FABRE

« ouvert contre Esterhazy pour trahison ? » Me Leblois à répondu que c'était lui. Sur une deuxième question du pré- sident : « Qui vous à communiqué ce dossier? » Leblois a répondu: « C'est le colonel Picquart. »

Je dois vous faire connaitre qu'au moment de ma première enquête (enquête militaire), Me Leblois, à qui je demandais pourquoi il avait pris connaissance du dossier Esterhazy et des lettres du général Gonse, me répondit que c’était dans l'intérêt de la défense de Piequart. Je lui ai répondu : « Mais Picquart n'est pas accusé. »

Je suis intimement convaincu que Leblois avait connais- sance, non seulement du dossier Esterhazy établi par Picquart,. mais de toutes les pièces touchant de près ou de loin à l'affaire. Il est certain, d'après ce que je viens de vous dire, que Leblois a parlé du petit bleu à M. Scheurer-Kestner, et il est vraisemblable qu'il la renseigné aussi sur toutes les autres pièces dont il a eu connaissance. Or, le dossier Ester- hazy, comme tous les dossiers d'espionnage établis au bureau des renseignements, sont des pièces éminemment secrètes, d'autant plus secrètes que ces dossiers contiennent des pièces dont l'origine ne peut pas être communiquée au premier venu. C'était le cas, dans l’affaire Esterhazy, en ce qui concerne le petit bleu, que Picquart a déclaré avoir la même origine que le bordereau. Je ne puis en dire davantage à cause de cette origine. Picquart savait parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point.

On a pu croire que ce petit bleu n'avait pas une origine bien sûre. Cependant Picquart a toujours affirmé que sa provenance était celle que Je viens d'indiquer. On avait cependant trouvé extraordinaire que cette pièce püt arriver directement au colonel Picquart. Néanmoins, elle a été le point de départ du procès en espionnage contre Ésterhazy, en servant à étayer l'accusation de Mathieu Dreyfus, qui portait uniquement sur le bordereau, et, pour moi, cette opi- nion résulte très nettement de l'insistance de MM. Scheurer- Kestner et Leblois pour qu'on entendit le colonel Picquart, qui devait préciser l'accusation d'espionnage en la basant sur le petit bleu.

Je fis observer au colonel Picquart, que ce petit bleu n'avait aucune authenticité ni aucune vraisemblance, parce

PROCÉDURE 13

qu'il n'était jamais parvenu à son destinataire, et parce qu'il était inadmissible qu'un attaché militaire étranger corres- pondit avec un espion par télégramme. Néanmoins, 1l à affirmé lauthenticité de la source de cette pièce, et e’est ce qui a déterminé à suivre l'affaire. Si cette pièce à été réelle- ment prise à l'endroit qu'il indiquait, il ne pouvait la commu- niquér à personne. Il y avait le plus grand danger, à faire connaître cette source, pour la sécurité extérieure de FEtat. Et, de ce fait seul, j'estime que le colonel Picquart et Leblois tombent sous le coup de la loi de 1886.

J'ajoute que Picquart, en affirmant devant moi, au Conseil de guerre et devant la Cour d'assises, que son attention avait été attirée pour la première fois sur Esterhazy au mois de mai 1896, faisait un mensonge: car il résulte des pièces existant au ministère de la Guerre, qu'il faisait saisir la cor- respondance d'Esterhazy, dès le commencement a’avril. Le commandant Lauth précisera la date à laquelle le colonel Picquart lui à donné le petit bleu pour le photographier.

J'ai pris souvent Picquart en flagrant délit de mensonge, pendant l'enquête dont j'étais chargé, tant sur la discussion du petit bleu que sur la discussion du bordereau, et il s’est souvent trouvé en contradiction avec des témoins dont on ne peut pas douter. À l'audience du Conseil de guerre, 1l s'est trouvé en contradiction absolue avec le colonel Henry et l’archiviste Gribelin, au sujet de la pièce secrète « Ce canaille de D. » Il ne m'est pas apparu qu'il y ait eu des contra: dictions dans les déclarations de ces deux témoins: leur honorabilité rend leur témoignage inattaquable.

Lecture faite...

Signé :

DE PELLIEUX, FABRE, PASOUIER

L'INSTRUCTION FABRE

de =

XIX Déclarations écrites du général de Boisdeffre Paris, le 21 juillet 1898.

Monsieur le juge d'instruction,

Souffrant des suites d'un anthrax non encore cicatrisé, je n'ai pu, à mon grand regret, me rendre à votre cabinet.

Je m'empresse de vous adresser ci-joint les réponses aux questions que vous avez bien voulu me faire transmeitre par le général Gonse.

Veuillez agréer, Monsieur le juge d'instruction, l’assu- rance de ma considération la plus distinguée.

S'igné :

DE BOISDEFFRE.

D. À quel moment le colonel Picquart s'est-il confié au général de Boisdeffre?

R. Il est venu me rendre compte de ses soupçons au sujet du commandant Esterhazy, à mon retour de Vichy, le 5 août 1896: ilest venu m'attendre à la gare et je l'ai même, je crois en être sûr, ramené chez moi en voiture

D. Quand lui a-t-1l paru hanté? R. Ilm'a reparlé, à diverses reprises, de cette grave

question, dans le courant d'août. Dans les premiers jours de septembre, j'ai jugé nécessaire de envoyer rendre compte au général Gonse, son chef de service, alors en permission à la campagne. J'ai constaté ensuite que Picquart ne poursuivait que cette seule affaire, et sans résultat, et que le service des renseignenients était en souffrance. J'ai jugé que Picquart, vu ses re lixes, n'était plus capable de continuer à diriger ce service et qu'il était nécessaire de l'envoyer dans la troupe. Je lai noté en conséquence à l'inspection générale de 1896.

PROCÉDURE 15

D. A quel moment eut lieu la conversation qui a motivé l'exclamation de Picquart: « Le général de Boisdeffre n'est pas entré dans ces idées! »

R. Je ne puis préciser ce point, car ce n’est que par le procès Zola que j'ai connu lexclamation en question (1).

Elle à être motivée par les instructions données à Picquart et qui n’entraient nullement dans ses idées. Elles lui prescrivaient, s'il eroyait avoir mis la main sur un nou- veau traitre, de chercher avant tout des preuves de trahison, mais sans chercher uniquement à confondre deux affaires.

49 D. L'entretien que le colonel Picquart à eu avec le général de Boisdeffre, le 5 août 1896, avait-il été provoqué par Picquart?

R. L'entretien du 5 aoûf 1896 avait été provoqué par Picquart; mais Je ne puis me rappeler exactement sil m'avait demandé ou fait demander de m'attendre à la gare, ou sil y élait venu sans demande préalable: je crois bien cependant qu'il y était venu.

59 D. Sur quel point, exactement, a porté l'entretien? Y a-t-1l été question de linnocence possible de Dreyfus et de la possibilité de trouver le coupable qui devait nécessairement lui être substitué?

M. le général de Boisdelfre ne lui a-t1l pas fait observer linanité des charges qu'il apportait contre EÉsterhazy?

Que lui a-t1l dit?

Car ce serait à la suite de cet entretien que Picquart aurait poussé les exclamations qui ont été entendues?

R.— Je crois être aussi certain qu'on peut l'être, à deux ans de distance, que ce jour-là (5 août), l'entretien n’a porté que sur la découverte d’un nouveau traître, et qu'il n'a pas été question de l'innocence de Dreyfus et de Ta possibilité de trouver le coupable qui devait nécessairement lui être subs- titué.

(1) Cette exclamation ne se trouve ni reproduite ni mentionnée dans le compte rendu du procès Zola.

Voir, notamment, d'autre part, le rapport Ravary, les déclara- tions des témoins Lauth, Iunck et Gribelin. (Procédure, nos XIT, XV, XXI et LIV), et les explications du colonel Picquart (no XXXIX.)

(Note de l'éditeur.)

A6 L’'INSTRUCTION FABRE

Je n'ai pu faire, le 5 août, aucune observation sur l’inanité des charges qu'il apportait contre Esterhazy, puisqu'il était encore dans la période active des recherches.

Je ne crois done pas que ce puisse être ce jour-là (5 août) qu'on à entendu Picquart pousser l’exelamation en question. IL devait d’ailleurs être assez tard: si mes souvenirs sont exacts, Je crois avoir voyagé par un train partant de Vichy vers midi et arrivant à Paris vers six heures et demie du soir, ce qui m'aurait mis chez moi vers sept heures.

Paris. le 22 juillet 1898. Men Stqne

BOISDEFFRE.

XX

Deuxième déposition du commandant Lauth

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le vingt-deux juillet, Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction... ist comparu,

Le commandant Lauth, déjà entendu.

D. Pouvez-vous préciser dans quelles conditions les fragments du petit bleu sont arrivés entre vos mains, et à quelle époque ?

R. Tout ce que je puis affirmer, c'est que les fragments de cette pièce Fin on été remis, avet d'autres fragments de pièces, par le colonel Picquart. Généralement, parmi Îles fragments qui m'étaient remis, il n’y en avait pas en langue française, attendu qu'avant de remettre les paquets au chef de service, le colonel Henry faisait toujours un premier triage, et eulevait tous les fragments portant de l'écriture française. Je n'ai pas eu à exprimer mon étonnement de trouver ce jour-là, fait anormal, des fragments avec l’écri- ture française, attendu qu'au moment les paquets m'ont été remis par le colonel Picquart, le colonel Henry, auquel

PROCÉDURE Fr

j'aurais pu exprimer mon étonnement, était absent du bureau et est resté encore absent pendant plus de quinze jours.

Le colonel Henry était absolument le seal, au ministère, qui connût l'agent et qui reçût ces sortes de documents. Je fixe l’époque à laquelle j'ai reçu les paquets contenant les fragments du petit bleu, du colonel Picquart, du 5 au 12 mars 1896.

A l'instant, entre le colonel Henry, déjà entendu, qui dit:

J'étais le seul, en effet, à recevoir les petits paquets de l'agent, que seul je connaissais, et j'aflirme n'avoir vu, à aucun moment, les fragments du petit bleu dans ces papiers. Il n'y avait pas beaucoup de fragments de papiers bleus, et ceux-là m'auraient frappé immédiatement.

Lecture faite... Signé :

© = LAUTH, HENRY, FABRE, PASQUIER.

XXI Deuxième déposition de M. Gribelin

L'an mil huit cent quatre-vinet-dix-huit, le vingt-deux juillet, Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction.

Est comparu,

Gribelin, déja entendu,

Dépose :

.

Je confirme la déclaration que j'ai faite devant vous le 16 juillet dernier. J'ai bien vu, dans les conditions que j'ai indiquées, et je l’affirme que le colonel Piequart et M: Leblois étaient en face du dossier secret et du dossier des pigeons voyageurs, placés sur le bureau du colonel. Je ne puis mieux préciser la date que je ne Pai fait. La lampe était allumée ; c'était le soir, entre six et sept heures. Je ne

A8 L'INSTRUCITON -FABRE

puis affirmer que c'est le même jour que le colonel Henry les a vus dans la même situation, mais il y a beaucoup de chances pour que cela soit.

C'est bien le dossier secret des pigeons voyageurs que j'ai remis à Picquart sur sa demande. Je ne puis préciser la date de celte remise; mais, en tout cas, elle fut postérieure au vote de la loi sur les pigeons-voyageurs et à la promulgation. J'ai remis le dossier secret contenant la pièce « Ge canaille de D. » à Picquart entre le 28 août et le 5 septembre. Cette remise a eu lieu très peu de temps après le départ du colonel Henry. N'ayant jamais regardé ce dossier, je l'ai remis au colonel Picquart tel que je l'ai trouvé dans le üroir du coffre-fort du colonel Henry, et je ne puis dire si l'enveloppe était collée, oui non; mais j'ai bien remarqué le para- phe du colonel Henry sur cette enveloppe, et 4 n avais jamais entendu parler de ce dossier depuis 1894

J'ai vu, en 1894, les photographies de la pièce et la pièce elle-même, au moment le colonel Sandherr l’a fait photo- graphier : mais, depuis l'époque ce dossier a été rangé dans le coffre-fort du colonel Henry, fin 1894, aucune photographie concernant celte pièce e ne m a été remise.

D. Pouvez-vous préciser l'époque à laquelle le colonel Picquart à dit : « Vous allez en avoir une, de campagne de presse ! etc. »

R. Jusqu'à un certain point. C'était avant mon départ en vacances, le 6 septembre: j'avais pris mon congé en deux pariies, et j'étais rentré, la première fois, le 25 août 1896. Ce propos doit done se placer entre le 25 août et le 6 septem- bre, et plutôt dans le mois de se ptembre; car j'ai vu M. Lebon, ministre des colonies, le # septembre, au sujet de la prétendue évasion de [Dreyfus, et c'était à cette époque. Quand àl a dit cela, il se lavait les mains à son lavabo, le soir, Je crois qu'il a répété à différentes reprises le même propos : «Ils ne veulent pas marcher, là-haut; je saurai bien leur forcer la main. »

Je puis préciser que la brochure Bernard Lazare, portant la date de 1897, à paraître en novembre 1896, car j'ai trouvé des journaux de cette époque qui disent qu'elle va paraitre,

PROCEDURE 49

Le pet bleu a être photographié vers le mois de mars 1896; mais la visite domiciliaire chez Esterhazy a été faite postérieurement. On pourra retrouver la date. Le premier rapport de l'agent qui s’est occupé d'Esterhazy est daté du milieu d'avril 1896.

D. Vous êtes-vous jamais aperçu de l'opinion du colonel Picquart relativement à l'affaire Dreyfus ?

R. Il ne m'a jamais rien dit; mais, à l’époque il s’occupait de faire des recherches contre Esterhazy, chose que nous n'ignorions pas, bien qu'il y fit peu d’allusions, surtout depuis le moment la correspondance d'Esterhazy était saisie, 1] m'a dit, en prenant connaissance des lettres envoyées par Dreyfus, de l'Ile du Diable, à sa famille, et réci- proquement, correspondance qui nous était communiquée par le ministre des colonies, en juin ou juillet 1896 : « Ils réclament la lumière (Dreyfus et les siens) ; je vais leur en faire. » Je me suis rendu compte alors du but qu'il poursuivait .

A l'instant, entre le commandant Lauth, déja entendu, qui dit:

Je crois pouvoir affirmer que le propos que j'ai entendu du colonel Picquart, à été tenu le jour ou le lendemain du

jour du passage du général de Boisdeffre à Paris, revenant

de Vichy. Le capitaine Iunck était avec moi. Le colonel

était à son lavabo. Nous avons même fait la réflexion : «Il

a parlé de son dada au général de Boisdeffre, et il est proba- blement mécontent du résultat obtenu. » Je dois ajouter que le colonel Picquart a tenu des propos analogues, en parlant de campagnes de presse qui se préparaent, à plusieurs reprises, et je n'ai jamais pu m'expliquer de quelle manière il pouvait être aussi renseigné, attendu qu'aucun des agents du service, qui étaient en relations avec nous, n’y avait fait allusion.

J'estime donc que M. Gribelin a pu entendre le mème propos que moi à une autre date. Il n’y a donc pas de contradiction entre nous.

Le colonel Picquart ne s’est jamais laissé aller devant moi à faire connaître le but qu'il poursuivait, et c’est en juin ou juillet 1896, au cours d’une conversation avec M. Gribelin,

4

50 L'INSTRUCTION FABRE

que nous avons commencé à nous apercevoir du but qu'il voulait atteindre, en liant les deux affaires Esterhazy et Drevfus.

Lecture faite... Signé e

GRIBELIN, LAUTH, FABRE, PASQUIER.

XXII Deuxième déposition du lieutenant-colonel Kenry

L’an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le vinet-deux juillet, Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction. Est comparu,

Le colonel Henry, déjà entendu.

D. Je vous donne lecture de votre déclaration devant nous, le 15 juillet courant.

R. je la confirme et n'ai rien à y changer.

D. Pouvez-vous préciser certains points ?

R. Je ne puis préciser davantage la date à laquelle j'ai

vu le colonel Picquart et Leblois en présence du dossier secret. Il est évident que je n'ai pas noté cette date; e’était fin octobre, ou au commencement de novembre 1896. Il y avait du feu dans la cheminée du colonel; il était quatre ou cinq heures, car j'allais faire signer le courrier que nous expédions généralement vers cinq heures. Dans tous les cas, la lampe n'était pas encore allumée. I m'est impossible de dire si c’est le mème jour que Gribelin a vu la mème scène, mais j'affirme absolument avoir vu ce que j'ai déclaré devant vous.

Au mois de novembre 1894, le colonel Sandherr m'avait prié de rechercher dans mes dossiers (j'avais alors le service du contre-espionnage) toutes les pièces ayant trait à l’es- pionnage depuis 1893.

J'en trouvai, je crois, douze ou quatorze, et je lui remis

:

PROCÉDURE 51

ces pièces, parmi lesquelles se trouvait la pièce qui porte la phrase « Ce canaille de D. ». Je fis remarquer au colonel Sandherr que cette dernière pièce me paraissait importante, t que je désirais en avoir copie ou une photographie à mon dossier. Il me répondit : « en fais mon affaire. »

Le colonel à conservé ces pièces jusqu'au 16 décembre 1894. Il me les à alors remises sous chemise, et je les ai placées dans une enveloppe. Je ne fis pas le dépouillement des pièces. Je ne sais pas si l'original de la pièce « Ce ca- naille de D. » s’y trouvait, mais il y en avait certainement des photographies. Fai écrit sur l'enveloppe, dans un coin, la lettre D et, au crayon bleu, « Dossier secret »; j'ai collé l'enveloppe, et JF y ai apposé mon paraphe au crayon bleu. J'ai alors renfermé cette enveloppe dans le tiroir de mon coffre-fort, d’où elle n’a été retirée que par M. Gribelin, pendant ma permission, fin août 1896.

Je n'ai pas vu de photographies de la pièce, en dehors de celles qui se trouvaient au dossier, et personne ne m'en a jamais parlé.

D. Dans votre déclaration du 15 juillet, vous avez dit que la pièce n'était sortie de votre bureau que pour aller chez le chef d’'Etat-major et en revenir, et qu'elle n’était connue que de M. Gribelin, de vous et du commandant Lauth.

R. C'est exact, mais je faisais allusion à l'entrée de la pièce au service, fin avril 1894, je crois. J’affirme que l'en- veloppe contenant la pièce n’est pas sortie de mon üroir, depuis le mois de décembre 189% jusqu'au mois d'août 1896, date de mon départ en permission.

D. Que savez-vous du dossier Boulot?

R. Il s'agissait d’une affaire d'espionnage. Le fourrier Boulot avait été arrêté à Toul, vers la fin de février 1896; ül s'agissait de disparition de plans dérobés dans le service du génie. J'ai été envoyé pour faire des recherches sur place par le ministre, à cause de la connexité possible avec une autre affaire qui n'est pas réglée aujourd'hui et que je ne puis faire connaître. Après mon retour à Paris, l'affaire, soumise d’abord au juge d'instruction de Nancy, à cause de la complicité possible de civils, s’est trouvée renvoyée

D2 L'INSTRUCTION FABRE

devant le Conseil de guerre du corps. Entre les 6 et 12 mars, à mon retour de Toul, entrant un matin dans le bureau du colonel Picquart, jy trouvai Leblois. Je parlai, devant ce dernier, au colonel, de l'affaire Boulot, et nous avons examiné ensemble tous trois le dossier, sur le pupitre qui se trouvait à droite du colonel.

D. Comment se fait-11 que vous vous soyez entretenu de cette affaire avec Leblois ?

R. Parce que, quelque temps auparavant, le colonel Picquart, mon chef, m'avait dit ceci : « Lorsque nous serons embarrassés pour des questions pour des affaires d'es- pionnage, NOUS pourrons av oir recours aux lumières de mon ami Leblois, qui est avocat. »

D. Quelle question ns pouvait se soulever dans cette affaire ?

R. Aucune, attendu que nous n'instruisons jamais. Nous avons du reste examiné le dossier sans en tirer aucune conclusion. Quant à moi, je n'avais aucunement besoin de conférer avec Leblois.

D. Le dossier ne contenait-il pas des indications d’une nature absolument secrète concernant l’espionnage et le contre-espionnage dans la région ?

R. Je ne sais pas si, déjà à ce moment-là, il y avait de nombreuses pièces secrètes dans le dossier; mais il s'agissait d'une affaire de pur espionnage qu'il importait de tenir se- crète, d'autant plus que cette affaire, à cette époque, se rat- tachait à une autre aussi importante, et pour laquelle nos recherches continuent encore aujourd’hui.

Sur interpellation :

Jamais le colonel Picquart ne m'a entretenu de ses inten- tions à l'égard du commandant Esterhazy et de l'opinion qu'il avait relativement au procès Dreyfus; mais je savais qu'il s’occupait d'Esterhazy et surtout de sa correspondance. Il fit surveiller le commandant, je crois, dès le milieu d'avril 1896. Je ne me rappelle pas exactement à partir de quel moment 1l s'est occupé de sa correspondance.

D. Pouvez-vous nous fournir des renseignements sur le

petit bleu ?

PROCÉDURE 53

R. Tout ce que je puis dire, c'est que je n'ai eu con- naissance de cette pièce que lorsqu'elle a été reconstituée par le commandant Lauth. Je n'en ai jamais vu les déchi- rures et cependant, jusqu'en juillet 1896, j'ai toujours eté seul à les recevoir de l'agent. C'est dans les derniers jours d'avril, au commencement de mai 1896, que j'ai vu cette pièce reconstituée dans les bureaux du commandant Lauth.

D. Savez-vous quelque chose relativement à la commu-

nication du dossier des pigeons voyageurs -par le colonel Picquart à Leblois ?

R. Je ne puis vous donner aucune indication précise au sujet de ce dossier. M. Gribelin seul pourra vous rensel- gner à cet égard. J'aflirme que jamais Picquart ne m'a parlé des doutes qu'il Pa avoir relativement à la culpa- bilité de Dreyfus. ne faisait d'ailleurs de confidences à per- sonne dans :e service.

Lecture faite...

Signé :

HENRY, FABRE, PASQUIER.

XXIIT

Déposition du capitaine Descoings

L’an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le vingt-cinq juillet,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction.

Est comparu,

Descoings (Henri), trente-sept ans, capitaine d'infanterie à l’État- major de l’armée, avenue de Ségur, 531.

Dépose :

Je vous remets de la part du général Gonse la copie de trois lettres qui lui ont été adressées par le lieutenant-colo- nel Picquart, aux dates des 5, 8 et 14 septembre 1896, et la

D L'INSTRUCTION FABRE

copie de deux lettres que le général Gonse lui a écrites er réponse, aux dates des 7 et 10 septembre 1896 (1).

Les originaux de ces lettres doivent se trouver au dossier Esterhazy.

Je vous remets également, en son nom, copie d’une note datée du 16 septembre 1896, faisant partie du dossier secret du commandant Esterhazy, adressée par le colonel Picquart au général Gonse (2).

Lecture faite...

Signé :

DESCOINGS, FABRE, PASQUIER.

XXIV

Deuxième interrogatoire du lieutenant-colonel Picquart

L’an mil huit cent quatre-vinot-dix-huit, le vingt-cinq juillet,

Devant nous, Albert Fabre, juge d’instruction

A été amené,

Picquart...

En présence de Me Labori et de Me Hild, nous avons procédé comme suit à l’interrogatoire :

D. Je vous donne connaissance du procès-verbal de transport à votre domicile, le 12 juillet courant, lors de la pérquisition qui a été faite chez vous, et je vous représente différents scellés contenant les pièces qui ont été saisies. Je vous fais remarquer que les scellés sont intacts. Scellés représentés 1, 1 6:s, 2, 3 et 4.

R. Je constate que les scellés n’ont pas été rompus, et je regrette que la perquisition ait été faite hors ma présence.

D. Je vous représente d’abord le scellé 1 bès cou-

(Let 2) Voir Documents annexes, nos I et IT. (Note de l'éditeur.)

PROCEDURE 55

vert, une boite en fer-blanc contenant une lettre, enveloppe Jaune fermée, portant cinq cachets à la cire rouge et comme suscriphion : « En cas de décès du soussigné, remettre ce pli au Président de la République, qui seul devra en prendre connaissance. Signé : Picouarr, lieutenant-colonel au ürailleurs. »

R. Cette pièce est destinée à être remise au Président de la République en cas de décès : elle contient un résumé de ce que je sais des affaires Dreyfus-Esterhazy ; je désire qu'elle ne soit pas ouverte. Elle est datée du 6 avril 1897, autant que je me le rappelle, et n'a pas été touchée depuis lors.

Nous, juge d'instruction, saisissons à nouveau cette pièce, que nous replacons sous scellé.

D. Je vous représente le scellé 2, que nous brisons. R. Je n'ai pas d’objection à faire.

Nous, juge d'instruction, rendons à l’inculpé un lot de correspon- dances diverses, et replacons le restant, soit trente lettres ou cartes, sous scellé portant le numéro 2.

D. Je vous représente le scellé no 3, que nous brisons. R. Je n'ai non plus aucune objection à faire; cepen-

dant je désirerais que la copie des lettres que m'a adressées le général Gonse, et qui ont été saisies, soit jointe au pré- sent interrogatoire (1). Je juge ces lettres utiles à ma défense. La pièce datée de Constantine, du 18 décembre 1896, com- mençant par les mots : « Mon cher ami, Le général... », et finissant par les mots : « Signé, général de la Roque », appartient au service. Je désire qu'elle soit remise au colonel Henry. Cette pièce n'est revenue de Tunisie que fin mai dernier. Elle est relative à ma mission.

Nous, juge d'instruction, nous placons sous le même scellé numéro 5 les sept pièces restant.

D. Je vous représente le scellé #, que nous brisons. R. Je vous prie de vouloir bien me rendre le contenu

de ce scellé.

(1) Voir Documents annexes, ne III. (Note de l'éditeur.)

06 L'INSTRUCTION FABRE

Nous, juge d'instruction, rendons à l’inculpé le contenu du scellé numéro 4.

L’inculpé dit : Je reconnais recevoir neuf photographies.

D. Je vous représente le scellé 1 (valise), que nous brisons. R. Je n'ai aucune observation à faire sur l’ensemble

de la correspondance saisie. Il s’agit de lettres de félicitations que j'ai reçues, et auxquelles je n'ai pas répondu pour la plupart.

Nous, juge d'instruction, après avoir fait le tri des pièces, une: partie a été laissée dans la valise, qui a été mise à nouveau sous scellé. Une autre partie a été remise à Me Hild, avocat présent, et treize pièces ont été mises par nous sous un nouveau scellé.

D. Je vous donne connaissance du procès-verbal de M. Roy, en date du 13 juillet courant, portant perquisition et saisie de pièces.

R. Je vous prie de me rendre la lettre placée sous scellé L et portant comme suscription : « Ceci est mon testament ».

Nous, juge d'instruction, rendons à l’inculpé l’objet formant ce scellé.

L'inculpé dit : Je reconnais recevoir cette pièce. D. Je vous représente le scellé 2 et les vingt-neuf pièces qu'il contient.

R. Je vous prie de vouloir bien me remettre la pièce 3, brouillon d’une lettre que j'ai adressée le 23 décem- bre 1897 au commandant Ravary, et dont j'ai besoin pour l'affaire suivie, sur ma plainte, dans le cabinet de M. Bertulus.

Nous, juge d'instruction, remettons à l’inculpé la pièce portant le numéro 3.

L'inculpé dit: Je reconnais recevoir cette pièce. D. Je vous donne connaissance du scellé 3.

R.— Je vous prie de vouloir bien me remettre les pièces. 12 et 13, faisant partie de ce scellé.

PROCÉDURE 57

Nous, juge d'instruction, remettons à l’inculpé les deux pièces demandées.

L'inculpé dit : Je reconnais recevoir ces deux pièces. Lecture faite... Signé :

PICQUART, FABRE, PASQUIER.

XXV Déposition de M. Savignaud

L'an mil huit cent quatre-vinot-dix-huit, le vingt-cinq juillet

? Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction. Est comparu, Savignaud (Flavien), vingt-six ans, musicien à Amberre, canton de Mirebeau (Vienne),

Dépose :

Je suis arrivé en garnison à Sousse, le 8 février 1897, au 4e tirailleurs, dont M. Picquart était lie Done Je- n’ai rien re emarqué de particulier concernant ce dernier, que je ne connaissais que comme chef. Jai nt remarqué, en passant un jour, qu'il était en relations avec un bijoutier du nom de Dreyfus et qui passait dans la ville pour être le cousin germain du traître. J'avais été frappé d'entendre ce bijoutier, qui était juif, le saluer en lui disant : Monsieur Picquart !

Vers la fin de mai 1897, la moitié du régiment se rendit à Sidi-el-Harri, pour des exercices de tir, sous les ordres du lieutenant- ed Picquart. Elle y resta une vingtaine de Jours, et, pendant ce temps, je fus planton du colonel pen- dant neuf jours. C'était du 22 ou 23 mai au commencement de juin 1897. Pendant ce temps, à chaque courrier, le vague- mestre apportait des lettres au colonel; je n'ai pas vu ces lettres, et je ne sais d'où elles provenaient. Le colonel éeri- vait aussi, et c'était moi qui portais ses lettres à la poste.

D8 L'INSTRUCTIION FABRE

Dès la première fois, je remarquai que le colonel me sui- vait jusqu à la boîte aux lettres, et cela attira mon attention, et les autres fois, j'eus la curiosité de regarder les adresses des lettres qu'il expédiait. C'est ainsi que j'ai vu, pendant mon séjour près de lui, des lettres adressées à un nom qui ma frappé, parce qu'il nest pas commun, M. Scheurer- Kestner, sans qualité, à un domicile que) ‘ignore aujourd'hui. Il y avait des lettres pour ce monsieur à chaque départ du courrier. Je ne me rappelle plus sil y a eu trois ou quatre courriers pendant que ais planton. Comme il y a trois ou quatre départs par semaine, j'ai vu trois ou quatre lettres à l'adresse de M. Scheurer-Kestner. Chaque fois aussi, j'ai vu des lettres adressées avec ja nec DOE suivante, qui m'a frappé, parce qu'il nv avait pas le mot Æadame, mais Com- tesse Blanche de Comminges. Enfin j'ai remarqué qu'à chaque départ de courrier aussi, il y avait des lettres adres- sées par le colonel Picquart à un avocat de la Cour d'appel, Leblois.

J'ai vu aussi des lettres à l'adresse d’un commandant dont le nom m'éc “happe, ayant un emploi à l'État-major de l'armée ou de la place, je ne me rappelle pas lequel des deux, et je ne me souviens pas de Pemploi de ce commandant.

Faisant une collection de timbres, je cherchai dans le panier à papiers du colonel des timbres étrangers. J'Y ai trouvé une enveloppe portant un timbre italien que je vous remets. Ayant appris les affaires du colonel Picquart, j'ai pensé que ce timbre pouvait servir d'indication utile.

J'ai vu, dans ce panier, beaucoup d’enveloppes portant des timbres français que j'ai laissés. Je ne me suis pas aperçu qu'à ce moment, le colonel ait reçu des visites venant de France ou d'ailleurs.

Sur interpellation :

J'aflirme de nouveau que le colonel Piequart n'a envoyé porter à la boîte des lettres adressées à M. Scheurer-Kestner, Leblois et Me Blanche de Comminges (1).

Lecture faite ….

Signé : SAVIGNAUD, FABRE, PASQUIER.

(1) Voir la note, page 68. (Note de l'éditeur.)

PROCÉDURE 59

XXVI Déposition du général de Boisdeffre

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le vingt-six juillet,

Nous, Albert Fabre, juge d'instruction...

Avons été avisé que le général de Boisdeffre, souffrant, ne peut quitter la chambre. Nous nous sommes alors transporté rue de Gre- nelle, 438, nous avons trouvé le témoin,

Général de Boisdeffre (Raoul-Francois-Charles), cinquante-neuf ans, chef de l’Etat-major général de l’armée, grand officier de la Légion d'honneur, demeurant rue de Grenelle, 158,

Dépose :

Je dois avant tout faire remarquer que les souvenirs auxquels on fait appel remontent à deux ans, que bien des conversations ont été tenues sur les points qui nous oceu- pent. Je ne puis donc que donner des renseignements qui, forcément, manqueront de précision parfois.

Picquart m'a parlé pour la première fois, et le premier, de ses investigations, à mon retour de Vichy en 1896, le 5 août. Picquart m'attendait à la gare de Lyon à l’arrivée du train de Vichy, vers six heures un quart. Je lai ramené en voilure jusque chez moi, et c’est au cours de cette entrevue qu'il avait bien provoquée, que Picquart m'a parlé d'un nouvel oflicier traître. Je ne puis même me rappeler si le nom d'Esterhazy a été prononcé ce jour-là.

Tout en lui donnant naturellement l’ordre de continuer des recherches actives, j'ai tout de suite lui conseiller la plus grande prudence, afin d'éviter tout éclat, avant d’avoir entre les mains des preuves évidentes de trahison.

Je suis reparti, le 6 août 1896, pour la campagne et ne suis rentré à Paris que vers le 16 du même mois 1896.

Le 17 août 1896, j'étais au camp de Chälons: j'ai en revenir le 18, et je n'ai plus bougé de Paris jusqu'aux -manœæuvres, je suis allé du 12 au 16 septembre environ.

60 L'INSTRUCTION FABRE

Le général Gonse, de son côté, était parti vers le 15 août 1896, pour Cormeilles-en-Parisis, j'ai envoyé Picquart le 3 septembre suivant. C’est done dans cet inter- valle, 16 août-3 septembre, que Picquart ma, à plusieurs reprises, entretenu de ses idées, ne me parlant au début que d'Esterhazy, que sa conduite irrégulière, ses dettes, ses relations, et aussi le petit bleu, qu'il a me montrer à ce moment-là, pouvaient faire soupçonner. J'ai toujours dit que ces soupçons pe suflisaient pas, et qu'il fallait des preuves ; puis, enfin, un jour, Picquart est arrivé à me dire qu'il croyait que le bordereau devait être attribué à Esterhazy et non à Dreyfus. Il se basait sur la similitude des écritures. Je l'ai engagé de nouveau à poursuivre ses recherches sur Esterhazy et à passer des présomptions aux preuves. Comme il persistait dans sa manière de voir, j'ai voulu le mettre entre les mains du meilleur guide qu il püt avoir dans cette affaire, et je l'ai envoyé au général Gonse, son chef de service. Ce dernier ignorait absolument, jusqu'alors, les idées de Picquart; c'est donc ici, 3 septembre, que se place l'entrevue de Picquart avec le général Gonse, dont j'ai parlé plus haut.

Je dois ajouter qu'à la suite de cette entrevue, le jour même, le général Gonse m'écrivit pour me faire part de ses impressions. Elles se sont trouvées absolument semblables aux miennes; le général Gonse avait donné à Picquart les mèmes conseils que moi.

Après cette entrevue du 3 septembre 1896, Picquart ne continua à poursuivre que cette seule affaire, toujours dans le même esprit, mais toujours sans résultat.

Sur interpellation :

Picquart me parla, en effet, d’une campagne qui devait s'engager, et de la nécessité de la devancer. Comme je lai déjà dit, j'ai toujours et avant tout demandé des preuves de la trahison d'Esterhazy. C’était indispensable, avant de pou- voir commencer une instruction judiciaire. J'ai constaté dans cette période que le service des renseignements souffrait de cette idée fixe de son chef. J'ai jugé que Picquart ne pouvait plus, dans ces conditions, le diriger. J'ai donc proposé au ministre, dont je n'ai fait que suivre les ordres dans cette

PROCÉDURE 61

affaire, d'envoyer Picquart dans un régiment, ef j'ai noté

cet officier supérieur en conséque nce, à l inspection @ énérale de 1896. à

Sur nouvelle interpellation :

Je n'ai connu les lettres échangées en mai 1897, entre Picquari et le colonel Henry, qu'une fois la chose faite.

Le général Gonse m'a rendu compte de l'affaire. Le colonel ne. a agi de sa propre initiative, sous lémotion bien légitime produite par la lettre de Picquart; la lettre du al Henry ne pouvait être Île point de départ d'une enquête quelconque. Picquart n ‘était ni inculpé, ni accusé, et je ne vois pas ce qu'un avocat avait à faire dans cette question.

Sur autre interpellation :

Le service des renseignements n'a été consulté, au sujet des règlements d’ application de la loi sur les pigeons voya- geurs, qu'à la fin de septembre 1896, par une lettre du noire de l'Intérieur. Picquart à purement et simplement transmis cette lettre dans les quarante-huit heures à la direction du génie, pour avoir ses observations, et la direc- tion du génie a répondu directement au ministre de l’Inté- rieur.

Lecture faite..

Signé :

DE BOoISDEFFRE, FABRE, PASQUIER.

XX VII Déposition de M. Sabatier

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le vingt-six juillet, Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction... Est comparu,

Sabatier (Guillaume), trente-cinq ans, journaliste, rue du Fau- bourg-Montmartre, 10,

(52 L'INSTRUCTION FABRE Dépose, sur interpellation :

L'article de F£clair du 15 septembre 1896 est un simple article de reportage. IT à été apporté au journal par un jour- naliste appartenant à un autre journal de Paris. Le secret professionnel m'empêche de le nommer. Cet article à été retouché par M. Montorgueil, et complété par tous les ren- seignements qui avaient couru dans toute la presse. L'Æclair l'a payé comme un article ordinaire, et j'ignore absolument qui avait fourni les renseignements à l’auteur de cet article, que je ne puis faire connaître. Dans le procès Zola, on a insinué qu'un de nos rédacteurs, M. Marchand, employé de la statistique au ministère de la Guerre, avait pu commettre des indiscrétions qui auraient été la base de cet article. Je le nie formellement. M. Marchand ne s'occupe à l'£clair que de la politique étrangère et du service des dépèches; il ne nous à jamais fourni de renseignements.

Lecture faite...

Signé :

SABATIER, FABRE, PASQUIER.

XX VIII Déposition de M. Marchand

L’an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le vingt-six juillet, Devant nous, Albert Fabre, juge d’instruction.. Est comparu,

Marchand (Louis), quarante et un ans, traducteur au ministère de la Guerre, place de la Sorbonne, 5,

Dépose sur interpellation :

J'ai été employé au bureau des renseignements au minis- tère de la Guerre pendant dix-sept ans, jusqu'au mois de décembre dernier. J'ai maintenant changé de situation, et suis traducteur au ministère de la Guerre.

En septembre 1896, au moment a paru Particle de

PROCÉDURE 63

l'Eclair, j'étais en vacances, à Mauléon-Barousse (Hautes- Pyrénées), chez mon père, À mon départ, il n’était pas encore question de la campagne relative à Dreyfus. J'ai reçu inopi- nément une dépêche du colonel Picquart m appelant au bureau. Mes vacances se trouvaient interrompues. Je vins de suite à Paris, et il me dit, sachant que j'etais rédacteur « Je ne vous soupçonne pas d'avoir fait l'article de F£elarr : je vous sais trop discret pour cela, et, du reste, je n'ignore pas que vous n aviez pas les documents pour le faire, mais peul- -ètre pourriez- vous me renseigner. »)

Je lui dis que j'étais tenu par le secret professionnel aussi bien à l£elair qu'au ministère, et que, du reste, M. Saba- lier ne me dirait rien. ect nement je n'ai rien pu savoir. Je ne puis donc vous dire comment cet article est arrivé à l'£clair.

Lecture faite

Signé :

MARCHAND, FABRE, PASQUIER.

XXIX Déposition de M. Ducasse

L'an mil huit cent quatre-vinget-dix-huit, le vingt-six juillet,

Devant nous

Do À

\lbert Fabre, juge d'instruction.

Est comparu,

Ducasse (Germain), trente-huit ans, secrétaire, rue Louis- David, 12,

Dépose :

Je connais le colonel Piequart depuis dix-huit ans. J'ai fait mon service militaire dans sa compagnie, au 126° de ligne, à Pamiers (Ariège). Sachant que je m'occupais d'étudier les langues vivantes, il s'est intéressé à moi, et depuis lors, nos bonnes relations ont continué. Lorsqu'il devint chef du bureau de la statistique au ministère de la Guerre, il m'a attaché à

64 L'INSTRUCTION FABRE

lui sous le nom de Durand, et m'a confié une mission con- fidentielle.

J'aflirme, je le jure, que jamais il ne m'a parlé de l'affaire Esterhazy ou Dreyfus, jusqu’ au moment les événements ont éclaté ; et encore, à ce moment, ilne m'a pas fait con- naître son sentiment sur ces affaires. Il était extrêmement discret, et ne confiait sa pensée à personne.

Le colonel Picquart m'a placé, en 1896, comme secrétaire, chez Mie Blanche de Comminges, qu'il connaissait depuis une vingtaine d'années. Il était en relations avec la famille de cette personne. La famille de Comminges est des plus hono- rables; elle avait eu jadis des démèêlés avec M. du Paty de Clam seul, et elle le considère comme un homme capable de tout. M. le comte de Comminges, capitaine de cavalerie, m'a déclaré que, dans les machinations de la dame voilée, il reconnaissait les menées de M. du Paty, dont la conduite avait été infâme vis-à-vis de sa famille.

Aussi, Mie de Comminges m'a-t-elle raconté plus d'une fois qu'elle avait été particulièrement impressionnée, lors de la parade d'exécution de Dreyfus, à l’idée que c'était Le colonel du Paty de Clam qui avait instruit l'affaire. Depuis cette époque, elle fut envahie par un doute angoissant sur la cul- pabilité du condamné. Elle s’est intéressée à la campagne faite en sa faveur; mais je dois dire qu'elle n’a pas pris part au mouvement.

Je crois que, si Leblois n'est jamais venu chez Mie de Comminges, elle a pu lui donner, chez lui, des renseignements sur M. du Paty de Clam. Je puis nes parce qu'elle me l'a dit, qu elle est allée chez Le blois, pour lui donner des renseignements sur l'affaire du Paty de Clan, Cette démarche se comprend à cause de l'opinion différente que M'e de Comminges avait sur le colonel Picquart et sur le colonel du Paty de Clam.

J'ai été moi-même en relations avec Leblois, pour lequel je professe une profonde estime; le colonel Picquart m'avail envoyé chez lui, de sa part, pensant qu'il pouvait m'être utile,

Quand on a parlé des affaires Dreyfus et Esterhazy, Leblois m'a demandé mon sentiment, mais il ne m'a rien dit.

PROCÉDURE 69

Jamais le colonel Picquart ne m'a confié sa correspondance ou des pièces en garde.

D. Je vous donne connaissance du procès-verbal dressé par M. Roy, commissaire aux délégations Judiciaires, à la suite de la perquisition qu'il a opérée chez vous, le 16 juillet dernier.

R. Je n'ai rien à dire à ce procès-verbal. La dépêche qui m'avait été adressée provenait de M"° de Comminges, que ma mère et moi appelons la suseraine. Cette demoiselle m'avait donné rendez-vous, à moi ou à ma mère, sous les galeries du Trocadéro, pour respirer au grand air. Il n'y avait là-dedans rien de mystérieux, et cette dépêche était sans importance.

Je dois ajouter que je suis interprète de réserve, attaché à l'état-major de la 33° division, 47° corps. Cela prouve que je suis convaincu de la véracité des confidences que m'a faites Mie de Comminges ; sans quoi, ayant un grade dans l’armée, je pourrais ne pas oser parler.

D. Je vous donne connaissance des pièces saisies chez vous et placées sous scellés, et vous fais remarquer que lesdits scellés ne sont pas rompus.

R. Je reconnais que ces différents scellés sont intacts.

D. Je vous représente le scellé 4,

R. C'est bien le mot que ma mère avait laissé sur la table.

D. Je vous représente le scellé 2.

R. La photographie de loflicier allemand est celle du

fils du professeur Margralf, de Berlin, chez qui mes parents m'ont envoyé à l’âge de quatorze ans. Je suis resté chez eux: jusqu'à l’âge de dix-neuf ans, et j'ai conservé des relations avec cette famille.

La carte du commandant Curé est celle d’un ancien ami de Mie de Comminges. C’est un camarade du colonel Pic- quart; il a été dans le mème régiment que le commandant Esterhazy. Il a assisté au jugement de Dreyfus, comme juge suppléant au Conseil de guerre, mais il n’a pas pris part à la délibération, Je me rappelle que M'e de Comminges m'a dit

5

66 L'INSTRUCTION FABRE

qu'il était sorti du Conseil de guerre fort perplexe, et fort étonné de voir qu'on condamnait Dreyfus.

La plupart des lettres qui Égurent dans ce scellé nr'ont été écrites par des amis qui, incidemment, à cause de mes rela- tions avec le colonel Picquart, me parlent de la campagne qui passionne l'opinion publique. Il y à notamment des lettres de M. Peyrusse et de M. Durieu. Il y a aussi des lettres de M. Franklin, polyglotte anglais, qui n'écrit constamnient en français, en anglais et en allemand. Il y a aussi des notes au crayon, prises par moi sur des articles de journaux. Vous trouverez aussi quelques lettres de M. Margraff, qui. étant professeur au collège français à Berlin, m'écrit en français et en allemand.

Je désire que vous mettiez de côté quatre lettres écrites en allemand, datées des 29 mars 1895, 4 novembre 1897, 3 novembre 1897 et 2 janvier 1898, qui sont marquées d’une Croix au crayon rouge (scellé 2) elles se rapportent à la mission confidentie Ile dont j'ai été chargé par le colonel pour le service des renseignements, et une lettre de Mt de Comminges à ma mère, commençant par les mots: © Ce Or matin, chère Madame, n'ayant pas vu votre fils... »

Nous, juge d'instruction, placons cette dernière lettre sous un scellé spécial.

1): Je vous représente le scellé 3. R. C'est un agenda sur lequel je transeris des vers, ou

prends des notes au passage ; il n'a aucun intérêt dans laf- faire.

Nous, juge d'instruction, remettons au témoin quelques lettres lacées sous le scellé 2.

Le témoin dit : Je reconnais recevoir quelques lettres sans importance.

Lecture faite... Signé :

DucASsE, FABRE, PASQUIER.

PROCÉDURE 67

NX

Confrontation du lieutenant-colonel Picquart avec M. Savignaud

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le vingt-huit juillet, Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction...

À été amené,

Picquart,

En présence de Mes Labori et Hild...

D. Je représente le scellé des pièces saisies par M. Hamard, le 13 de ce mois. Vous remarquez que le scellé est intact ?

R. Je n'ai aucune observation à présenter sur ce scellé et je reconnais que vous venez de le rompre.

Nous, juge d'instruction, replacons ces pièces sous scellés.

D. Je vous donne lecture de la déclaration du sieur Savignaud, devant nous, le 25 de ce mois.

R. Je n'ai connu M. Scheurer-Kestner que pendant les débats du Conseil de guerre, le 10 janvier 1898. Jusque-là, je ne lui avais jamais parlé, jamais écrit; le récit du nommé Savignaud est absolument mensonger en ce qui concerne ma correspondance, que j'aurais adressée à M. Scheurer- Kestner. Par contre, je crois me souvenir avoir écrit, du camp de Sidi-el-Harri, une fois à M'e de Comminges et une fois à Leblois. Je ne me souviens, en aucune facon, avoir recu des lettres d'Italie pendant cette période. Le local que j'occu- pais au camp avait d'ailleurs été occupé précédemment par d'autres officiers, dont il est possible que des papiers aient trainé. Je me souviens très bien avoir montré une fois, à lun des plantons, était la boîte aux lettres, et il est possi- ble que ce soit le fait auquel fait allusion Savignaud. Je n’ai

GS L'INSTRUCTION FABRE

jamais été en relations avec aucun juif de Sousse: beaucoup me saluaient, de mème qu'ils saluaient le colonel et les prin- cipaux officiers. Il est fort possible qu’ un de ces juifs ait dit mon nom à un de ses camarades, après m'avoir salué.

Le nommé Savignaud est arrivé au régiment pour être musicien; 11 y à fait preuve d’un très mauvais esprit, et a suscité au colonel, par des dénonciations à l'autorité supé- rieure, des ennuis de toutes sortes. Son indisciphine a d’ail- leurs été reconnue, lui à valu de la prison, et lui a valu d'être cassé de ses fonctions de musicien, ce qui fait qu'il a pu me servir de planton.

Je demande que lon écrive à M. le général Dechizelle, commandant la subdivision de Batna, alors commandant le ürailleurs, pour lui demander : Si Savignaud n’était pas un déplorable soldat, animé du plus mauvais esprit, qui à être cassé de ses fonctions de musicien (1); 2°$i, pendant tout mon séjour en Tunisie, j'ai jamais eu la moindre rela- tion avec les juifs.

A l'instant, entre Savignaud, déjà entendu ; après lecture de la déclaration qui précède, il déclare :

Je persiste entièrement dans ma déclaration. Je n'ai pas vu le colonel Picquart causer avec le juif, mais celui-ci Pa salué, en l'appelant par son nom. J'ai ramassé l'enveloppe portant le timbre italien, à la porte du pavillon. Je suis cer- tain d'avoir porté à la poste des lettres pour le colonel à l'adresse de M. Scheurer-Kestner, de M'e Blanche de Com- minges et de M. Leblois.

J'ai bien été puni de huit jours de prison pour avoir adressé ma démission de musicien au général de division,

(1) Voir Documents annexes, XIV.

Voir également la déposition de M. Savienaud, du 24 octobre 1898, et la pièce suivante (Enquêle de la Cour de Cassation, t. Il, pages 306 à 310).

Voir enfin les renseignements fournis sur M. Savignaud et la dépo- sition de M. Trarieux, à l’audience du Conseil de guerre de Rennes, De 1899 (Le Procès Dreyfus, t. II, page 295 et pages 454

+

Les déclarations de M. Savignaud n’ont été retenues ni par le réqui- sitoire de M. Siben, ni par le rapport du capitaine Tavernier. (Note de l'éditeur.)

PROCÉDURE 69

sans avoir passé par la voie hiérarchique. Je n'ai pas été puni pour un motif de discipline.

L’inculpé dit :

Je dois dire que, le pavillon étant commun à quatre offi- ciers, la lettre provenant d'Italie pouvait avoir été adressée à un de mes camarades. Je désirerais savoir si le témoin a parlé de ce fait à quelqu'un, et à quelle époque il en à parlé pour la première fois ?

Savienaud dit :

La première fois que j'ai parlé de ces faits, c'est Le Jende- main du jour de la cassation de l’arrêt de la Cour d'assises de l'affaire Zola, dans les premiers jours d'avril. J'ai cru alors de mon devoir, de l'intérêt de la justice, d'écrire ce que je

savais à M. le premier président de la Cour de cassation.

L’inculpé dit :

Est-ce qué le témoin n'aurait pas fait de déclaration devant des officiers et à quelle époque?

Le témoin dit :

J'ai fait, en effet, la déclaration à deux officiers qui me l’ont demandée, et à qui je n'ai pas cru devoir la refuser, au commencement de ce mois, chez moi, à Mirebeau (Vienne). Je ne connaissais pas ces officiers, qui devaient appartenir à la garnison de Paris. Ces officiers étaient en cavil, et ils m'ont simplement demandé ce que je savais dans l'affaire. Je ne sais ni le nom ni le grade de ces officiers. J'ai bien donné tous les détails que j'ai fournis dans ma déclaration ici et aux deux officiers, à M. le premier président de la Cour de cassation.

Lecture faite... Signé :

PIGQUART, SAVIGNAUD, FABRE, PASQOUIER.

10 L’INSTRUCTION -FABRE

XXXI

Troisième interrogatoire du lieutenant-colomel Picquart

L’an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le vingt-huit juillet, à quatre heures et demie du soir,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction... A été amené,

Picquart...

D. La prévention vous reproche d'avoir communiqué certaines pièces ou certains dossiers confidentiels intéres- sant la sûreté extérieure de l'État, qui ne vous avaient été confiés qu'en raison même de vos fonctions, à une ou plu- sieurs personnes non qualifiées pour en prendre connaissance.

Il s’agit notamment d'un dossier d'espionnage Boulot, du dossier secret concernant les pigeons voyageurs, du dossier secret contenant une pièce connue sous le nom de : « Ce canaille de D. », et du dossier militaire de trahison Ester- hazy, contenant la pièce connue sous le nom de petit bleu. L'inculpation sera précisée ultérieurement, s'il y a lieu. Au- jourd'hui, je me borne à vous faire connaître les déposi- tions des témoins, en vous invitant à fournir toutes les expli- cations que vous pouvez avoir à présenter.

R. Pour les faits qui me sont reprochés, je reconnais parfaitement avoir communiqué le dossier Roulot à une per- sonne liée par le secret professionnel, et j'agissais en cela dans la plénitude de mes prérogatives.

Je nie absolument avoir communiqué le dossier secret concernant les pigeons voyageurs, et je me plains qu'à ce sujet, on ait laissé subsister léquivoque qui s’est établie dès l'enquête du général de Pellieux. J'ai bien communiqué un dossier des pigeons voyageurs, mais c'est un dossier non secret, ne contenant que des circulaires, ete. Je crois, du

PROCÉDURE jal

reste, avoir été le premier à dire, lors de l'enquête du géné- ral de Pellieux, que j'avais communiqué le dossier Boulot et le dossier des pigeons voyageurs.

En ce qui concerne le dossier secret, contenant la pièce intitulée : « Ce canaille de D. », je ne l'ai jamais commu- niqué à aucune personne non qualifiée. J'aflirme de la façon la plus formelle que je ne lai montré qu'à mes chefs hiérar- chiques ou à ceux des officiers de mon service qui en avaient déjà connaissance. Je n'en ai jamais dit le moindre mot à M: Leblois, qui n'en sait très probablement, en ce moment-c1, que ce qu’en à dit le ministre de la guerre, à la tribune de la Chambre.

Enfin, je n'ai jamais communiqué, à des personnes non qualifiées, la moindre pièce du dossier de trahison Esterhazy. En consultant Leblois, à la suite de la lettre de menaces du commandant Henry, je lui ai bien dit qu'il existait une pièce ou des pièces contre Esterhazy, et cette explication était nécessitée par le paragraphe 2 de la lettre de Henry, mais je n'ai jamais été plus loin dans mes explications, et c'est par l'enquête de novembre 1897, que Leblois à appris que la pièce en question pouvait bien s'appeler le petit bleu.

D'ailleurs, pour répondre d’une façon suffisamment claire et précise à la grave accusation portée contre moi, 1l est né- cessaire, il est même indispensable que toutes les pièces des dossiers dont il est fait mention dans l’inculpation soient produites à l'instruction. Je déclare, en outre, qu'il m'est impossible de me renfermer, à l'occasion de cette instruc- tion, dans la réserve que je m'étais imposée à la Cour d’as- sises. Je serai obligé, pour répondre d’une manière claire et satisfaisante aux témoignages portés contre moi, d'entrer dans le détail de faits que je ne connais qu’en raison de mes fonctions antérieures; j'y mettrai néanmoins toute la réserve compatible avec les intérêts de ma défense.

D. Je vous donne lecture successivement des déclara- tions des témoins. Je commence par celles de M. le général Gonse, en date des 15 et 21 juillet courant.

R. Le général Gonse dit que les personnes étrangères au service n’entrent pas au bureau des renseignements, C'est parfaitement exact: aussi, n'est-ce que dans lintérèt

L

=?) [A2]

L'INSTRUCTION FABRE

de mon service que j'ai fait entrer Le blois pour le consul- ter : pour l'affaire Boulot; pour la question des pigeons voyageurs.

Voici, d'ailleurs, comment les choses se passaient, d’abord avant que J'aie pris le service, et ensuite quand j'ai eu pris le service.

Avant mon arrivée, on laissait pénétrer dans les bureaux tous les individus qui avaient la qualification d’espion, et je pourrais en citer qui ont pénétré dans le bureau du colonel Sandherr, dans le bureau du colonel Henry, et qui, depuis, ont servi une nation étrangère.

J'ai changé cette manière de faire; les personnes hono- rables entraient seules dans les bureaux du haut: les per- sonnes douteuses étaient reçues dans une petite pièce voisine de la loge du concierge, complètement en dehors de toute espèce de bureau. Les personnes dont on aurait pu avoir franchement à se défier étaient reçues en dehors du minis- tère. Cette manière de faire, à laquelle sont venus s'ajouter quelques remaniements intérieurs, n'a sans doute pas laissé d'indisposer les officiers habitués à une autre routine.

J'avais, du reste, le droit absolu, sous ma responsabilité, de faire monter dans mes bureaux les personnes que je jugeais convenable d'y admettre. Le général Gonse ignorait d’ailleurs le nom de la plupart des personnes employées au service. Je résume ma pensée en disant que J'avais le droit absolu de faire monter Leblois dans mon bureau, du moment que javais l’intention de recourir à ui pour mon Service.

Le général Gonse fait une erreur, je crois, quand il dit que les deux dossiers de pigeons voyageurs, le dossier secret et le dossier non secret, étaient séparés. Je crois bien que les deux dossiers étaient réunis. Lorsque j'ai voulu faire étudier à Leblois le dossier non secret, larchiviste m'a renus les deux liasses. J'ai gardé la partie secrète par devers moi, et J'ai communiqué, en temps utile, à Leblois, la partie non secrète.

Le général Gonse dit que la pièce « Ce canaille de D. » a être divulguée par Leblois ou par moi, car très peu de personnes la connaissaient. Or, je puis établir qu'au con- traire, à ce moment-là, vingt-cinq personnes au moins

PROCÉDURE 13

devaient la connaître, parmi lesquelles, plusieurs appartenant à l'élément civil. De plus. à ce moment-là, Demange savall( parfaitement qu’ une pièce secrète avait été communi- quée aux juges. Je lai appris du moins par sa déposition au procès Zola. IT est done naturel que la famille Dreyfus se soit préoccupée, dès ce moment-là, de la nature de la pièce secrète, et qu'elle ait dirigé ses investigations sur celles de ces vingt-cinq personnes qui étaient le plus susceptibles de pouvoir la renseigner.

D'ailleurs, rien ne pouvait me gèner davantage, comme je le prouverai plus tard, qu'une divulgation des journaux au mois de septembre 1896. J'étais alors en plein dans l'enquête Esterhazv. Je savais que ce dernier ne se doutait absolu- ment de rien, et tous faits de nature à l’avertir étaient extrè- mement préjudiciables au succès de mes recherches.

Je n'ai pas remis à Leblois la correspondance complète du général Gonse, je ne lui ai remis que quatorze lettres : deux relatives à l'enquête Esterhazy et douze relatives à ma soi- disant mission (1). Il était nécessaire, pour ma défense, que je prouve que mes chefs avaient connaissance de l'enquête Esterhazy, car je savais que, dans mes notes du personnel, notes qui m'ont été communiquées indûment, je dois le dire, par un officier mort depuis, il était écrit que j'avais fait une enquête en dehors de mes chefs.

Les douze lettres relatives à ma mission étaient égale- ment nécessaires, pour montrer le caractère dérisoire de cette mission, pour montrer les contradictions qui se faisaient constamment jour dans cette correspondance, et enfin pour indiquer clairement que lon cherchait à se débarrasser de moi, en y mettant des formes.

Je ne savais d’ailleurs pas, ou moment je remis ces let- tres à Leblois, les machinations qui avaient été ébauchées contre moi, en novembre et décembre 1896, et qui n'avaient eu leur suite définitive qu'en novembre 1897. J'ignorais, ce que m'a appris, depuis, le général de Pellieux, qu'on conser- vait contre moi, au ministère, depuis le 15 décembre 1896, une sorte de pièce secrète, un faux signé Speransa, et il est intéressant de comparer à ce fait, le ton des lettres que

(1) Voir Documents annexes, I et III. (Note de l'éditeur.)

L'INSTRUCTION FABRE

=?) LE

m'écrivait alors le général Gonse. Bien que je n'aie agi que par intuilion, j'ai donc bien fait, pour ma défense, de remet- tre, en juin 1897, ces lettres entre les mains de Leblois.

En ce qui concerne la lettre chiffrée, dont parle le général Gonse, je l'ai reçue effectivement à mon passage à Besançon, et je croyais l'avoir détruite immédiatement après lavoir lue. Je l'avais conservée avec les quelques papier ‘s confiden- üels que j'avais en Tunisie. Je ne l'ai jamais montrée à Leblois.

Le général Gonse dit que le dossier Boulot contenait des ren- seignements intéressants, concernant l’espionnage et le contre- espionnage. [ls ne contenaient, à ce sujet, que des indications relatives à un pays étranger, et aucunement à ce qui pou- vait intéresser la France. Ce dossier Boulot n'était d’ailleurs que le résultat de l'instruction ouverte par le pétanel de Nancy. Ce dossier était revenu au ministère de la Guerre, instruction n'ayant donné aucun résultat au point de vue d’une complicité civile. Le ministre, qui s'était intéressé per- sonnellement à l'affaire, pensait que l'enquête n'avait pas été suffisante, qu'il devait y avoir des complices civils. On m apporta le dossier du cabinet du ministre, en me deman- dant s'il n'y avait pas lieu de le renvoyer au ministère de la Justice, en demandant une instruction plus complète.

J'ai jugé que ni le commandant Henry, qui s’occupait ordi- nairement de ces sortes de choses, n1 moi-même, n'avions de compétence suffisante pour répondre, sans autre conseil, à ce que demandait le cabinet du ministre. Je fis alors appel aux lumières de Leblois, qui avait été, pendant dix ans, dans les parquets, et qui me paraissait à mème de m'indiquer rapidement une solution. Il eut à ce sujet une longue confé- rence avec Henry et, sur ses explications, je proposai de ren- voyer le dossier au parquet militaire, sans insister davantage auprès de la justice civile. Ce qui fut fait. Je ne crois pas que le dossier ait passé entre les mains du général Gonse. Je crois bien qu'il à fait l'objet d'une communication directe entre le cabinet du ministre et moi.

Le général nie dit qu'il ne savait pas ce que contenait le He secret Dreyfus avant qu'il me l'ait réclamé, entre le 12 et le 14 novembre 1896. Je me réserve de présenter mes observations à ce sujet, quand je serai confronté avec

PROCÉDURE 79

lui. Quant à l’époque à laquelle je lui ai rendu ce dossier. elle est bien antérieure au 12 novembre, et remonte à la fin d'octobre ou aux premiers jours de novembre.

Je demande que le général Gonse produise la note écrite, par laquelle je denandars une enquèle, lors de l'apparition de l’article de l'£clair, du 15 septembre 1896 (1).

Il doit se souvenir aussi que j'ai demandé une perquisition aux bureaux de ce journal, et qu'il m'a opposé une fin de non-recevoir.

Le général Gonse semble dire que j'ai été le trouver de mon propre chef, le 3 septembre 1896, pour lui proposer de substituer Esterhazy à Dreyfus. Je n'ai été le trouver, ce jour-là, que sur l’ordre formel du général de Boisdeffre, à qui j'avais exposé la veille les raisons que j'avais de croire que le bordereau était d'Esterhazy, et que les pièces du dos- sier secret ne s’appliquaient pas à Dreyfus. Le général de Boisdeffre m'avait dit d’aller, avant loute chose, avertir le général Gonse et prendre son avis. Le général de Boisdeffre savait parfaitement que je n'avais pas encore informé le général Gonse de mes recherches sur Esterhazy, et 1l le savait depuis son retour de Vichy.

L'expérience que j'av ais eue de Paffaire Dre eyius m'avait montré quels graves inconvénients peuvent résulter, pour une enquête aussi sérieuse que celle d’une affaire de haute trahison, de la divulgation des faits à un trop grand nombre de personnes, avant que les bases soient bien établies ; c’est pour cela, qu'à cette date du 3 septembre, les seules per- sonnes informées de mon enquête sur Esterhazy étaient le ministre, le général de Boisdeffre, deux ou trois officiers de mon bureau, et l'unique agent que J'ai employé à cet effet. Encore ce dernier ne savait-il absolument pas la vraie raison pour laquelle j'avais établi ma surveillance.

L’interrogatoire n’avant pu être terminé ce jour, et l’inculpé déclarant renoncer à ce qu’un nouvel avis par lettre soit envoyé à

(4) Le général Gonse n’a pas fait droit à cette demande.

Comparer les explications du colonel Picquart, page 101, et ses dé- positions à la Cour d'assises (Procès Zola,t. Ï, page 287) et à la Cour de cassation (ÆEnqueéte de la Cour de Cassation, t. I, page 166.)

(Note de l’édileur.)

26 L'INSTRUCTION FABRE

ses conseils, nous informons verbalement Me Labori et Me Hild que la procédure sera mise demain 29 à leur disposition, et que les opé- rations seront reprises le samedi 30 courant, à une heure et demie de relevée.

Lecture faite. Signé :

PICQUART, FABRE, PASQUIER.

XXXII Déposition de M. Amadieu

L’an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le vinot-neuf juillet,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction...

Est comparu,

Amadieu (Amédée), trente-neuf ans, administrateur du journal le Matin, rue d'Argenteuil, 2,

Dépose :

En novembre 1896, le directeur du #atèn était M. Bunau- Varilla, qui habite 22, avenue du Trocadéro: actuellement, il doit se trouver à sa campagne, à Orsay.

La direction actuelle du Hatin ne peut donc fournir aueun renseignement. Nous ne savons pas de quelle façon le fac- simile du bordereau Dreyfus, reproduit dans notre numéro du 10 novembre 1896, que je vous remets, est parvenu à cette époque au Matin.

Lecture faite...

Signé :

AMADIEU, FABRE, PASQUIER.

PROCÉDURE

—) —)

XXXITI

Quatrième interrogatoire

du lieutenant-colonel Picquart

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le trente juillet, à une heure et demie du soir,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction... A été amené,

Picquart,

En présence de Me Labori, son conseil.

D.— Veuillez continuer les explications que vous avez à présenter, relatives à la déposition du général Gonse.

R. Auparavant, J'ai une observation à présenter au sujet de Savignaud. En sortant de votre cabinet, j'ai cherché à me rappeler quelles étaient les personnes ayant un nom germanique auxquelles j'avais pu écrire e du camp de Sidi-el- Harri, et qui auraient pu donner lieu, de la part de Savi- gnaud, à une confusion avec M. Scheurer-Kestner. Je me souviens parfaitement avoir reçu, à Sidi-el-Harri, un faire- part de mariage de la fille de M"° Gabrielle Wenger, demeu- rat à Ver elles: 18, rue Albert-Joly. J'ai écrire immédiatement à cette dame pour répondre à ce faire-part.

Je reprends mes explications au point je les avais laissées lors de mon dernier interrogatoire.

Le général Gonse parut assez ému de mes explications. Il me dit: « Mais alors, on se serait trompé? » et, sur mon affirmation, il me pria d'agir avec beaucoup de prudence, et de dire au général de Boisdeffre, qu’à son avis, il fallait absolument séparer les deux affaires, l'affaire Dreyfus et l'affaire Esterhazy.

Je lui objectai que le bordereau était commun aux deux affaires ; mais 1l maintint son avis, tout en restant complète- ment dans le vague, au point de vue des moyens d'action.

15 L'INSTRUCIION FABRE

Jusqu'à son retour, qui eut lieu, je crois, le 15 septembre, ne s’expliqua pas d’une façon beaucoup plus claire, dans les deux lettres qu'il m'écrivit à ce sujet. Il m'a semblé pourtant résulter de ma conversation et de ces lettres, que je devrais, dorénavant, abandonner toute idée de faire faire des expertises comparatives entre l'écriture du bordereau et celle TEsterhazy, et que je devrais me borner à rechercher com- ment ce dernier avait pu faire copier des documents, et quels étaient ces documents.

Une chose que je n'ai jamais comprise, dans la consigne que m'a donnée le général Gonse, c’est qu'il la motive en me disant que le premier de ces moyens était susceptible de don- ner lieu à des indiscrétions. À mon avis, il était très difficile, au contraire, d'agir ainsi qu'il le voulait, sans mettre beau- coup de gens en éveil, et cela est si vrai que j'ai y renon- cer, après avoir essayé d'interroger un secrétaire et un offi- cler. Ce n'est qu'à son retour à Paris que le général Gonse fut un peu plus clair, et que je crus comprendre, de ses expli- cations, qu'il n'y avait plus lieu de s'occuper de Dreyfus.

Quand je rentrai de chez le général Gonse, après la visite que je lui avais faite à la campagne, je rendis compte au général de Boisdeffre de tout ce que n'avait dit le général Gonse; 11 me répondit simplement de suivre exactement l'avis de ce dernier.

Le général Gonse dit que, si j'avais à me plaindre de la lettre que m'a écrite le commandant Henry, à la date du 31 mai 1897, j'aurais m'adresser à mes chefs. Cette lettre, dont vous me représentez la copie, se trouve dans le scellé 2 [procès-verbal de M. Roy, du 13 juillet 18981 (1). J'aflirme que tout recours auprès de mes chefs, au sujet de cette lettre, eût été à ce moment-là illusoire, et je tiens à m'expliquer d’une manière détaillée à ce sujet.

Les lettres que m'avait adressées M. le général Gonse, au sujet de ma prétendue mission, la manière étrange dont on m'avait attiré à Marseille, puis embarqué subitement pour l'Afrique, et envoyé enfin au tirailleurs, sous des prétextes invraisemblables, m'avait clairement montré que lon cher- chait à nréloigner et à se débarrasser de ma présence.

(1) Voir Documents annexes, VIL (Note de l’éditeur.)

PROCÉDURE 19

Comme je n'avais absolument rien à me reprocher et que lon ne m'avait jamais fait aucun reproche sérieux, comme, d'autre part, il s'était passé au ministère, avant que je l’aie quitté, des incidents absolument étranges, pour n'en citer qu'un seul: arrivée mystérieuse d’un document, que j'ai qualifié de faux, et qui nommait Dreyfus en toutes lettres, lettres anonymes adressées à Weil lui annonçant que lui et son ami Esterhazy allaient être dénoncés, etc. je Jugeai qu'il devait y avoir eu quelque machination dirigée contre moi. Je ne savais pas alors que la lettre forgée, signée S'peransza, avait été arrêtée et décachetée au ministère, et qu'on la gardait pour s’en servir contre moi ; rien d’ailleurs, dans la correspondance du général Gonse, n’était venu me révéler un fait aussi grave; mais, de l’ensemble des circons- tances, je n'en avais pas moins nettement Pintuition qu'il se machinait” quelque chose contre moi, et j'étais tellement imbu de cette idée, que, sortant de la réserve absolue dans laquelle je m'étais tenu Jusqu'à ce jour, j'écrivis au commen- cement d2 janvier 1897, au général Millet, directeur de l'infanterie au ministère de la Guerre, qui m'avait toujours montré une amitié des plus fidèles, une lettre contenant en substance ces mots : « I s’est passé au ministère, entre mes chefs et moi, des choses que je ne puis vous dire, étant lié par le secret professionnel ; mais je sens qu'il y a dans l'air des machinations contre moi. Voyez ce que cela peut ètre ».

Le général me répondit qu'il n'y avait rien du touf, que j'avais sans doute cessé de plaire et qu'il me félicitait d’être en Afrique. Cette lettre me tranquillisa, lorsque, dans les premiers mois de 1897, il arriva, à diverses reprises, que des personnes, ayant rendu des services au hureau des rensei- gnements, m'écrivirent pour me dire qu'elles avaient été à mon bureau à Paris, qu'on leur avait dit que j'étais en voyage, qu'on ne savait pas exactement la date de mon retour, ete., etc. J'avais été absolument excédé, pendant plusieurs mois, par le rôle anti-militaire que j'avais été obligé de jouer auprès de nombreux généraux pour leur faire croire à ma soi-disant mission. Ces lettres achevèrent de m’exas- pérer ; je les renvoyai au commandant Henry, en y épinglant une note ainsi conçue à peu. près : « Que l’on dise donc

80 L'INSTRUCTIION FABRE

une bonne fois aux gens que je n'occupe plus mes fonctions, ou que jai été relevé de mes fonctions. Je n'ai pas à en rougir ; ce dont je rougis, ce sont des mensonges et des mystères qui ont accompagné mon départ de Paris (1). » Le commandant Henry était alors, nominalement, le chef du service des renseignements.

Cette note était datée du 18 mai: elle a arriver à Paris le 22 mai. Le 7 jun, J'ai reçu la réponse du commandant Henry, datée du 31 mai. Je remarquai immédiatement que cette lettre avait été mise à la poste le 3 juin; elle n'avait done pas été écrite, n1 mise à la poste, sous le coup d’une émotion légitime, comme le dit un des témoignages, celui du général de Boisdeffre, puisqu'il s'était écoulé neuf jours entre la réception de ma lettre et la réponse, et trois jours entre la rédaction de fa réponse et la mise à la poste. Cette lettre m'a paru avoir le caractère le plus grave, et me donnait la preuve des machinations que je soupçonnais. Cette gravité résulte :

Du texte mème de la lettre ;

Des circonstances de temps qui accompagnaient la ré- daction.

La lettre dit en substance je traduis ici ce que veulent dire les termes peu compréhensibles s à première vue: lo J’y suis accusé d’avoir exercé une surveillance sur une personne absolument innocente, Ésterhazy, et pour des motifs étrangers au service ; d’avoir cherché à suborner deux officiers du service des renseignements, pour leur faire dire que le petit bleu provenait d’une origine compromettante pour Esterhazy ; que j'aurais divulgué le dossier secret de l'affaire Dreyfus.

Je savais parfaitement que les présomptions les plus graves pesaient sur Esterhazy, et qu'on ne m'avait jamais dit le contraire. Je savais parfaitement que le petit bleu était des plus compromettanis pour Esterhazy, et qu'on ne lavait jamais nié. Je savais parfaitement que je n'avais jamais. mème parlé, à qui que ce soit, en dehors de mes chefs, du dossier secret de l'affaire Dreyfus. Ces accusations, venant

(4) Voir le texte exact de la note en question, Docäments an- nexes,ne VI. (Nole de l'éditeur.)

PROCÉDURE SI

d'un subordonné après enquéte, disait-il, enquête à laquelle je n'avais pas été appelé à répondre, me montraient bien qu'il avait se passer des choses graves depuis mon départ.

Il était inadmissible que Henry ait pris sur lui de m'écrire cela, sans en référer à ses chefs: les délais entre la réception de ma lettre et sa réponse et la mise à la poste, étaient pour moi des signes certains à ce sujet, et je ne crains pas d'affirmer, sur ces deux seuls indices, que le général Gonse, tout au moins, devait avoir lu, sinon inspiré, la réponse de Henry.

Instruit par l'exemple de laffaire Dreyfus, je savais comment un officier suspect pouvait être rapidement accusé, mis au secret, et convaincu, sur de fausses indications, avant d’avoir pu se défendre. Je vis, dans la lettre du commandant Henry, la suite naturelle des mesures étranges prises, à mon égard, pour me faire quitter Paris. Me jugeant menacé dans mon honneur et ma sécurité personnelle, jugeant absolument illusoire de m'adresser à des chefs qui s'étaient débarrassés de ma présence dans des conditions si extraordinaires, je partis pour Paris, afin de prendre les mesures de défense que je jJugeais nécessaires. Avant de rien faire, je fis pourtant une dernière tentative dans le milieu militaire (en activité de service); j'allai voir un général sous les ordres duquel j'avais servi, et je lui exposai la situation sans entrer d’ailleurs dans les détails. Cet officier général me donna le conseil de faire le mort. Comme je savais parfaitement à quoi m'en tenir sur les procédés qui pour- raient être employés à mon égard, si Jamais l'affaire Dreyfus revenait sur l'eau, je crus nécessaire de prendre d’autres dispositions, et de m'adresser à un avocat. J'aurais eu encore bien plus de raisons de le faire, si J'avais su, à ce moment, l'existence de la fameuse lettre Speranza, que je n'ai connue que depuis. Je ne connaissais pas d'autre avocat que Me Leblois; c'était un vieil ami d'enfance, dans lequel j'avais une confiance entière, et qui s'était occupé déjà, avec succès, de deux affaires militaires, laffaire du général Reste et celle du capitaine Devrez.

Je n'avais jamais parlé jusqu'alors à Leblois de l'affaire Dreyfus, ni de l'affaire Esterhazy, et il n’était venu à mon bureau que dans les conditions que j'ai déjà mentionnées

6

82 L'INSTRUCTION FABRE

dans une déclaration précédente. Je le vis dans la dernière partie du mois de juin. Je lui monirai la lettre de Henry, et je lui donnai des explications sommaires sur les deux pre- miers paragraphes de cette lettre. Je me refusai à lui donner aucune explication sur le troisième paragraphe, que je consi- dérais comme une question parüiculièrement secrète. Ces explications étaient, en substance, les suivantes :

Henry m'accuse d’avoir surveillé un innocent pour des motifs étrangers au service. J'ai surveillé un nommé Esterhazy, commandant au 74° d'infanterie. Je le considère, non comme un innocent, mais comme un homme sur lequel pèsent les plus graves présomptions d'être l’auteur d’une partie des faits reprochés à Dreyfus.

« Le commandant Henry me reproche d'avoir cherché à suborner deux ofliciers du service des renseignements pour leur faire dire qu'une pièce de mon service inculpait Esterhazy. Je n'ai jamais cherché à suborner personne, ni à donner à la pièce en question une valeur qu'elle à parfaite- ment par elle-même. Je ne lui ai jamais dit en quoi consistait cette pièce, et, au moment du procès Esterhazy, il m'a demandé si cette pièce, dont Je lui avais parlé, était la même que le petit bleu, ce à quoi je répondis affirmativement. »

J'instruisis aussi Leblois du caractère étrange de ma pseudo-mission, et je lui remis en dépôt, à l'appui de mon dire, douze lettres du général Gonse, celles de la dernière période.

Je lui dis que, non seulement dans le premier paragraphe de la lettre Henry, mais encore dans mes notes, on m’accu- sat d'avoir fait l enquête isterhazy indüment. Pour prouver que J'avais bien agi avec l’assentiment de mes chefs, je lui remis en dépôt les deux lettres du général Gonse du mois de septembre 1896, et le brouillon de deux lettres que Je lui avais écrites à la même époque sur ce sujet. Je le laissai d'ailleurs libre de faire, le cas échéant, ce qu'il jugerait nécessaire, pour me soustraire aux machinations dont je me sentais entouré, Je retournai ensuite en Tunisie, et n’écrivis à Leblois que de temps à autre, pour le renseigner sur mes faits et gestes, et compléter deux ou trois points, sans impor- tance, de mes explications

PROCÉDURE $3

Les autres lettres du général Gonse, celles notamment qui s'appliquent à la première partie de ma mission, dont une portant une phrase chiffrée, sont toujours restées en ma possession, el ie ne les ai jamais montrées à Leblois ni à personne. On les a saisies chez moi, dans le tiroir secret de mou secrétaire, et vous me les avez représentées. La première partie de ma mission était d’ailleurs à peu près rationnelle, et je n'avais aucun intérêt à faire constater par mon avocat ce qui s’y rapportail.

Le général Gonse dit qu'il ne peut pas m'attribuer formel- lement la communication du fac-simile du bordereau au journal le Matin. Je proteste énergiquement contre cette insinuation. Je m'étonne qu'au lieu de se livrer à des propos en l'air, on n'ait pas fait faire une enquête sérieuse. La divulgation par un journal d’une pièce telle que le bordereau pouvait bien motiver une perquisition. On n’en à rien fait, et c'est maintenant seulement que lon veut apporter contre moi des accusations de ce genre, plus moins formelles.

Le bordereau à paru dans le Hatin, dans le but d'écraser les partisans de Dreyfus, et, très probablement d'avertir, en même temps, le véritable auteur du bordereau, Esterhazy. qui, malgré l'avertissement de lÆclair, ne paraissait pas s'être ému outre mesure.

Si le bordereau avait été livré par un ami de Dreyfus. l’article du Matin n'aurait pas présenté la particularité sui- vante qui est extrêmement importante à retenir :

Le bordereau est reproduit en fae-simile, et, à la suite, on reproduit, 20n plus en fac-simile, mais en caractères d'im- primerie, le texte exact de Ja dictée faite par du Paty de Clam à Dreyfus, un moment avant l'arrestation de ce dernier. Cette reproduction est accompagnée de la fausse légende actuellement répandue partout, et relative au trouble de Dreyfus. Si l’auteur de Particle avait reproduit le fac-simile de la dictée à la suite du fac-simile du bordereau, tout le monde aurait pu se rendre compte, comme je l'ai fait moi-même : que l'écriture de la dictée, est très dissem- blable de celle du bordereau : qu'il n’y à aucune altération sensible dans le texte de la dictée, malgré l'interruption faite brutalement par du Paty de Clam au milieu de cette dictée, interruplion au sujet de laquelle il a donné des motifs si

o/ L'INSTRUCMON"N FABRE

invraisemblables, au cours du procès de 1894. Comme on lui demandait pourquoi il avait interrompu brusquement Dreyfus au inilieu de la dictée, en lui disant : « Mais qu’avez-vous donc? vous tremblez? », alors que l'écriture ne donne aucun signe de trouble, du Paty répondit : « J'élais certain d’avoir affaire à un profond simulateur, à un homme qui se tenait sur ses gardes, dès son entrée dans la salle était faite la dictée. Je lai interpellé brusquement. il n'a pas bronché: il a donné une réponse vague : « J'ai froid aux doigts ». J'ai eu ainsi la preuve que cet homme se méfiait et qu'il était sur ses gardes

Je dois ajouter que la publication du bordereau par le Matin m'a mis dans le plus grand embarras vis-à-vis d'Esterhazy,. que l’on me poussait vivement, à cette date, à surveiller de près et qui, dès lors, se trouvait complètement averti. Je recueillis des indices nombreux de son trouble profond. Il arriva brusquement de la campagne à Paris, et, comme sa permission expirait, 1l resta néanmoins à Paris, et écrivit à son colonel, à Rouen, qu'il était malade et ne pouvait rejoindre. Le lendemain ou le surlendemain de a publica- üon du bordereau, mon agent qui le surveillait et pourrait en témoigner, le vit courir, dans les rues, par une pluie bat- tante, sans parapluie. Cet agent me dit : «Il est Verte doit être complètement acculé. » Je dois dire, pour Fexpli- cation de ce mot, que j avais toujours dit à cet agent que je lui faisais surveiller Esterhazy pour des questions d'argent.

En résumé, la publication du bordereau, par le Aatin, me paraît avoir été faite par quelqu'un de l’État-major, qui cher- chait à donner de nouvelles preuves de la culpabilité de Dreyfus, tout en avertissant Esterhazy. Celui-ci fut d’ailleurs averti peu après, plus directement, par les lettres anonymes dont j'ai parlé.

Pendant la très courte enquête que j'ai pu faire avant mon départ, au sujet de l’indiserétion du Matin, je n'ai recueilli que cette indication, que je donne d’ailleurs telle que je lai reçue, sans y attacher autrement d importance : M. Marchand, rédacteur à l'£elair, ét employé civil à mon bureau, m'a dit que, la veille ou Favant-veille de la publica- tion, un rédacteur du Matin avait vu M. Berullon.

J'aurais encore quelques observations générales à faire

PROCÉDURE 85

sur la valeur du témoignage du général Gonse; je me ré- serve de les présenter, quand je reprendrai la question d’en- semble.

D. Je vous donne lecture de deux déclarations de M. l’archiviste Gribelin, des 16 et 21 juillet courant, et des deux déclarations de M. le Heutenant-colonel Henry, devant nous, les 15 et 22 juillet. Je vous donne également connais- sance des déclarations de Capiaux et de Billet, en date du 16 juillet courant.

R. Avant de répondre en détail aux allégations de ces témoins, Je crois devoir exposer dans quelles conditions j'ai été amené à prendre connaissance du dossier secret de l'affaire Dreyfus, et quel est l'usage que j'en ai fait. Depuis le milieu d'avril 1896 ou le commencement de mai, je sur- veillais le commandant EÉsterhazy sans me douter de la con- nexité de son affaire avec celle de Dreyfus. Au mois d'août suivant, Je cherchais à pousser l'enquête plus vigoureuse- ment et je priai le ministre de m'autoriser à demander au colonel Abria, commandant le 74°, des échantillons de l’écri- ture d'Esterhazy, que je ne connaissais nullement à cette époque. Mon but était de comparer ces échantillons avec les pièces compromettantes, sans auteur dénommé, que nous possédions au service. Le colonel me fit parvenir divers rapports ou lettres de service, écrits par Esterhazy, et je fus immédiatement frappé de la similitude de cette écriture avec celle du bordereau. J'avais à ma disposition des fac-simile de ce bordereau, dont certains se trouvaient notamment dans Parmoire Gribelin avait sa caisse. En faisant la comparai- son, ce n'est plus la similitude, c’est l'identité que j'ai cons- tatée. Désireux de m'éclairer par d’autres témoignages, je fis faire des photographies des pièces et rapports de la main d'Esterhazy, en faisant cacher avec soin la signature et les mots qui pouvaient indiquer que la pièce émanait d’un offi- cier. C'est cette opération très naturelle, lorsqu'il s’agit d’as- surer la discrétion d'une expertise, qui fit dire au comman- dant Lauth, dans un de ses témoignages, avec une intention malveillante, que j'avais photographié des lettres d’'Esterhazy en faisant supprimer des phrases entières. Je montrai une des photographies à du Paty, qui me dit qu’elle devait être de Mathieu Dreyfus c'était fin août 1896. Cette affir-

85 L'INSTRUCÆTON _ FABRE

mation est intéressante, si l'on se rappelle que du Paty de Clam prétendait que le bordereau présentait un mélange de l'écriture de Mathieu et d'Alfred Dreyfus.

Je montrai une autre photographie de l'écriture d'Esterhazy à Bertillon qui, lui, m'affiema carrément que c'était l'écriture même du bordereau. Je ne me souviens plus exactement si ma visite à ce dernier a eu lieu fin août ou au commencement de septembre. En tout cas, d’autres indices venaient s'ajouter à la question d'écriture. Je savais qu'Esterhazy était allé aux manœuvres, exceptionnellement, au printemps de 189%, et le bordereau, qui avait toujours passé pour avoir été écrit au printemps de 1894, se lermine par ces mots : «Je pars en manœuvres. »

Je passe sur les autres raisons, très sérieuses, qui indi- quent Esterhazy comme l’auteur du bordereau. Vivement ému par cette découverte, je me ressouvins de ces mots que m'avait dits le colonel Sandherr, lorsque j'avais pris le service : « Si jamais on vient à contester la culpabilité de Dreyfus, demandez le petit dossier qui est dans l'armoire de Henry. Lisez-le, montrez-le au chef qui vous aura fait des objections ; on sera fixé. » Je me souviens encore que, quoique ce fût la fin de la journée, je voulus être fixé le soir même, afin de pouvoir rendre compte de toutes ces choses, au général de Boisdeffre, le lendemain matin; le général Gonse était en permission. Je dis à Gribelin : « Donnez-moi le petit dossier de l'affaire Dreyfus, qui est dans l'armoire du colonel Henry » (lequel était absent également à ce moment là). Gribelin me remit ce dossier, sans aucune observation, et j'en pris immé- diatement connaissance. J'en avais bien entendu parler lon- guement en 1894; je savais mème vaguement quel genre de pièces devait s’y trouver; car, quoi qu'en dise Gribelin, tout cela était beaucoup plus connu dans le ministère qu'on ne se plaisait à le dire, mais je n’avais jamais eu encore le dos- sier entre les mains.

C’est avec un profond sentiment de tristesse que je vis, en prenant connaissance des pièces, que l’une d'elles s’appliquait absolument à Esterhazy et non à Dreyfus, tandis que trois autres, retenues contre Dreyfus et applicables à des INCONNUS, ne pouvaient inculper Dreyfus. Je renfermai le dossier dans mon armoire et je rendis compte le lendemain au général de

PROCÉDURE 87

Boisdeffre, en lui disant, ce qui était ma profonde convic- ton, qu'aucune pièce de ce dossier ne pouvait soutenir cinq minutes de discussion contradictoire. C'est alors qu'il m'en- voya chez le général Gonse.

Je crois bien que j'ai demandé le dossier à Gribelin le 30 ou le 31 août 1896. Ce dossier est resté entre mes mains jusqu’ à la fin d'octobre ou commencement de novembre 1896, mais je crois plutôt fin octobre. J'ai eu à montrer, à diverses reprises, des pièces. soit au chef de lÉtat-major, soit au ministre, et cest parce que cette question était toujours pendante et que c'était d’ailleurs mon droit, que je l'ai gardé dans mon armoire, au lieu de le faire rentrer dans larmoire de Henry. Je sais qu'un jour le général Gonse est venu me le redemander brusquement. C'était un matin ; Henry était présent, et je m'étonne qu'il ne s’en souvienne plus, d'autant plus que j'ai demandé à ce moment au général Gonse de faire l'inventaire, ce à quoi il s’est refusé, paraissant très pressé. Lors des enquêtes militaires, Gribelin avait dit, d’ailleurs, qu'il avait retrouvé ce dossier en désordre, dans mon armoire, après mon départ, ce qui montre bien combien ses aflirma- tions sont lancées à la légère.

Je n'ai jamais montré ce dossier, et je n’en ai jamais parlé à qui que ce soit en dehors de mes chefs et des officiers qui le connaissaient. Je conteste done, de la façon la plus formelle, les allégations de Henry et de Gribelin à ce sujet. D'ailleurs Leblois n'est jamais venu au bureau pendant la période durant laquelle j'ai eu ce dossier entre mes mains. C'était l’époque de ses vacances : il n’était pas à Paris à ce moment-là, et iln°y est pas revenu temporairement. J'ai eu ce dossier sur ma table, dens le courant de la journée. Chacun a ses habitudes de travail, et je n'étonne que Henry, dans sa déposition, me re proche d'avoir eu toutes sortes de choses sur mon bureau, y compris ce dossier. Je reconnais parfai- tement avoir reçu diverses personnes, lorsque ce dossier était sur ma table, et l'avoir, pendant ces visites, simplement retourné, de sorte que le titre échappait à la vue, et que le paraphe seul de Henry était apparent.

Les personnes que j'ai reçues, à l’époque et aux heures indiquées par Gribelin et Henry dans: leurs premières déposi- tons, alors que, ne sachant pas encore l'absence de Leblois,

58 L'INSTRUCTION FABRE

ils mettaient le fait fin septembre ou au commencement d'oc- tobre 1846, je dis que ces personnes étaient MM. Hennion et Mittelhauser, commissaires spéciaux (Sûreté générale, ministère de l'Intérieur), Paléologue, et peut-être Del oche- Vernet, attachés au ministère des Affaires étrangères, et de Pulligny, ingénieur, rue François [#, qui s’occupait alors de me construire un appareil photographique instantané. Il est plus que probable que Henry et Gribelin ont me voir en conversation avec quelques-uns de ces messieurs, le dosssier secret étant sur ma table. Je demande qu'ils soient entendus, pour établir les heures et lépoque auxquels ils sont venus dans mon bureau. Je prie de remarquer qu ils y venaient pour le service. Il est possible qu'avec le temps, une confu- sion se soit établie dans l'esprit de MM. Henry et Gribelin, au sujet de la personne qu'ils ont vue assise près de mot, au moment le dossier secret se trouvait sur ma table. Je m'étonne d'ailleurs que, puisque le commandant Henry a jugé utile de dire au général Gonse qu'il avait vu une per- sonne étrangère dans mon bureau, personne qu'il n'a pas nommée, pendant que le dossier secret était sur ma table, le général Gonse ne m'ait jamais dit un mot de la chose, ne m'ait jamais fait aucun reproche à ce sujet, et que j'en aie eu la nouvelle plus d’un an après, lors de l'enquête Esterhazy, alors que les passions les plus vives avaient commencé à s’allumer. D'ailleurs, si j'avais fait une communication à Leblois, cela aurait été pour qu'ii s’en servit. Or, une seule pièce à été divulguée, parmi les quatre pièces du dossier, c’est celle qui porte cette phrase : « Ce canaille de D. » C’est précisément la seule qui, à la rigueur, peut un moment retenir l'attention. Les autres n’ont aucune valeur contre Dreyfus ; l’une d'elles est mème probante contre Esterhazy. Je crois qu'un partisan de la réhabilitation de Dreyfus en aurait sûrement parlé. Jai déjà dit précédemment que la pièce « Ce canalle de D. », était, comme les autres, d’ailleurs, connue d'au moins vingt-cinq personnes que je puis nommer, à la fin de 1894.

Je remarque du reste avec étonnement le fait suivant. On parle de la pièce : « Ce canaille de D. » dans l’£clair et dans la brochure Bernard Lazare. Comme on connait mon opinion au sujet de la culpabilité de Dreyfus, on dit que ce

PROCÉDURE 59

n'est pas moi qui ai pu commettre celle indiscrétion. Plus tard, quand Leblois à eu pris part à la campagne en faveur de Dreyfus, c'est lui que Gribelin à vu à mon bureau, le dossier secret entre nous deux. Henry précise davantage, c’est la pièce : « Ce canaille de D: », et non une autre, qui sort du dossier.

Dans l'intervalle, le gouvernement a recu des lettres je cite le texte même de la dépèche officielle adressée au général Leclerc à Tunis lui faisant connaître que je m'é- tais laissé voler, par une femme, la photographie d'un docu- ment secret, qui n'est autre que la pièce : « Ce canaille de D.». Enfin, la preuve de ce vol devient manifeste, puisque la photographie elle-même est remise, sous forme de docu- ment libérateur, au commandant Esterhazy, par une femme voilée de mon entourage.

Je ne puis m'empècher de trouver, dans la gradation de ces faits, un phénomène singulier, d'autant plus singulier que c’est toujours la même pièce du fameux dossier divulgué, qui entre en scène.

J'ajoute que, si j'avais eu envie de montrer le dossier secret à Leblois, rien ne m'était si facile, étant données ses dimen- sions, que de le mettre dans ma poche, et d'aller chez Leblois qui habite vis-à-vis du ministère. Si j'avais voulu le com- muniquer au ministère mème, comment me serais-je exposé à ètre surpris en commettant un délit aussi grave, comment ne me serais-je pas enfermé avec Leblois, comment surtout aurais-je crié : « Entrez! » alors que ce pouvait être le général Gonse qui venait à mon bureau ?

L’interrogatoire n’avant pu être terminé ce jour, et l’inculpé décla- rant renoncer à ce qu’un nouvel avis par lettre soit envoyé à ses conseils, et à ce qu'une nouvelle communication de la procédure leur soit donnée, nous informons verbalement Me Hild (Me Labori n’ayant pu rester jusqu'a la fin de l’interrogatoire), que les opérations seront reprises le lundi 1er août prochain, à huit heures et demie du matin.

Lecture faite... Signé :

PICQUART, FABRE, PASQUIER.

90 L'INSTRUCTION FABRE

XXXIV

Procès -verbal de transport au ministère de la Guerre

Nous, Albert Fabre, juge d'instruction près le tribunal de la Seine. accompagné de M. Feuilloley, procureur de la République, de M. Siben, son substitut, de M. Duval, archi- tecte dessinateur, et de M. Louis Pasquier, notre greflier, nous sommes transporté au ministère de la Guerre, à Peffet de visiter les locaux occupés par le service de la statistique et des renseignements.

Nous avons été dirigé dans notre visite par M. le général Roget, délégué du ministre.

Nous avons reçu un plan des locaux, dressé par le génie, et nous avons prié M. Duval de prendre, sous nos yeux, un croquis du bureau occupé en 1896 par M. Picquart, et des différentes pièces dont 1} est parlé dans l'affaire.

Nous avons constaté que le bureau de l'ex-chef du service de la statistique était de dimensions restreintes, qu'on y accédait par deux portes: l’une, entrée principaie, donnantsur un petit vestibule et faisant face à son bureau de travail: près de cette porte, et du côté elle bat, se trouve un grand pupitre droit, sur lequel on à l'habitude d'étendre des cartes papiers de grandes dimensions.

L'autre, porte de service, donne sur le couloir oùse trouvent les bureaux des officiers du service. Par cette porte entre- bäillée, et du couloir, on voit parfaitement une table placée près du bureau du chef de service, et perpendiculairement à ce bureau.

Nous avons constaté que, lorsqu'on entre dans les locaux occupés par le service, une sonnette électrique retentit et donne l'éveil au personnel.

Paris, le 31 juillet 1898. Signé :

FABRE.

PROCÉDURE O1

XXXV

Cinquième interrogatoire

du lieutenant-colonel Picquart

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le premier août, à neuf heures du matin,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction... A été amené,

Picquart,

D. Veuillez continuer les explications que vous avez à présenter, relativement aux déclarations du colonel Henry, de l'archiviste Gribelin, de Capiaux et de Billet.

R.— Avant de continuer mes explications, je tiens à faire une observation sur un point de ma dernière déclaration. En citant le propos que m'avait tenu le colonel Sandherr, au sujet du dossier secret de l'affaire Dreyfus, je vous ai prié de faire mettre quelques points au milieu de ma citation ; cela ne veut pas dire qu'il y ait eu, de ma part, manque de mé- moire. Le membre de phr ase représenté par des points est, au contraire, parfaitement présent à mon esprit ; : 1l est extrè- mement important en lui-mème, mais je n'ai pas cru néces- saire de le citer à ce moment ; cela nous aurait fait entrer dans un nouvel ordre d'idées. Je me réserve d'y revenir, si je le juge utile.

Je reprends mes observations.

Le colonel Henry dit que la pièce secrète « Ce canaille de D.» n’était connue que de Gribelin et de lui, peut-être de Lauth. Je répéte que cette pièce était conpue, en 1894, d’au moins vingt-Cinq personnes que je suis prèt à nommer. De plus, j'ai en des raisons de croire que plusieurs personnes en avaient parlé. Je reviendrai là-dessus lorsque je serai confronté avec M. Gribelin; je n'en retiens, en ce moment, comme preuve, que le témoignage de Salles et de De- mange au procès Zola, et j'estime qu'il serait utile à ma

92 L'INSTRUCIMIONN FABRE

défense que Me Demange et Salles fassent entendus pour préciser ces témoignages, qu'ils n'ont pas été appelés alors à développer comme il eût été souhaitable. Henry dit d’ailleurs que le colonel Sandherr à fait photographier la pièce « Ce canaille de D. ». Qui à fait cette photographie ? Que sont devenus les clichés ?

Henry dit que le dossier secret a été enfermé dans son armoire, en décembre 1894. À la Cour d'assises, 1l a même précisé la date, et a attiré là-dessus l'attention des jurés. Après lui, le général de Pellieux à dit que l'on n'avait pas assez fait attention à cette date. J'ai le regret d’opposer, comme je l'ai fait à la Cour d'assises, un démenti formel à l’alléga- üon produite par Île colonel Henry sur ce point.

Le dossier secret de l'affaire Dreyfus je parle de celui qui contenait la pièce « Ce canaille de D. », de celui qui a été, pendant deux mois, entre mes mains, en 1896, ce

dossier, dis-je, a été renfermé définitivement dans l'armoire du colonel Henry, à une date postérieure au 16 décembre 1894, el que je crois ètre, sans pouvoir l'affirmer, les derniers jours de décembre. Je suis prêt à prouver cette allégation de la façon la plus formelle, si lon fait comparaître les témoins que je citerai pour cela.

D'ailleurs, ce n’est pas la seule fois que le colonel Henry a cherché à créer des équivoques. Si l'on se reporte à sa déposition à la Cour d'assises, le jour il a parlé de cette question du dossier secret, on verra qu'il a dit que la pièce « Ce canaille de D. » n'avait aucun rapport avec le dossier Dreyfus ; il a même ajouté à la fin : «aucun rapport avec l'affaire Dreyfus », ce qui est en contradiction avec les paroles prononcées à la tribune par M. le ministre de la Guerre, le 7 juillet dernier.

Le colonel Henry dit que Leblois est venu à mon bureau de vingt-cinq à trente fois; ce chiffre est absolument exagéré, Quand j'ai dit, dans des dépositions antérieures, que c'était de dix à douze fois, je crois avoir été au-dessus de la vérité.

Henry dit qu'il n'y avait aucune question juridique en sus- pens, lors de l'affaire Boulot. J'ai établi, au contraire, précé- demment, que la raison pour laquelle j'ai consulté Leblois, c’est que le ministre désirait prendre une décision sur la

PROCÉDURE

question de savoir s'il y avait lieu de renvoyer la procédure au parquet militaire, ou d'inviter la justice civile à poursuivre ses INV estigations.

La question, pour moi, était éminemment juridique. Je proteste encore une fois re l'équivoque que l’on a tenté de créer, en Rest ce dossier Boulot le dossier « d’ espion- nage Boulot »; c'était le dossier d'information, dossier qui venait de passer par les mains du parquet de Nancy, et qui devait être communiqué plus tard au défenseur de Boulot et à celui de son complice militaire.

Le colonel Henry dit que je ne Fai jamais entretenu de mes intentions sur RUE il oublie que, quand mon attention a été attirée sur ce dernier par la carte-télégramme signée C., et que j'ai eu pris la résolution àe le faire sur- veiller, j'ai consulté Henry sur le choix de l'agent qu'il était utile de charger de cette délicate mission. Comme je m'étais réservé cette &ffaire, je ne lui en ai parlé que très rarement, sauf à la fin d'octobre et au commencement de novembre; ceci est prouvé par une allusion que m'a faite Henry dans une lettre qu'il m'a adressée à la date du 4 décembre 1896. (Pièce 14 du scellé 3, procès-verbal de M. Roy, du

3 juillet 1898.)

Je ne dirai qu'un mot sur la question de la date du jour Henry prétend m'avoir vu assis, à mon bureau. avec Leblois, le dossier secret se trouvant devant nous. Il dit maintenant qu'il ne peut préciser, que c'était fin octobre ou au commencement de novembre.

J'admets parfaitement que, quand les faits se sont passés depuis un certain temps, il soit difficile d’en préciser la date par un chiffre exact, lorsqu'aucun événement saillant ne sert de point de repère. Il en est tout autrement, quand on peut esti- mer la date approximative du fait, par rapport à une circons- tance bien déterminée, telle qu'un voyage, par exemple. Or, le rapport Ravary dit : « Un soir que le. commandant Henry rentrait de permission, ete. » D'autre part, Henry confronté avec moi au Conseil de guerre, et invité par moi à préciser la date de la visite de Leblois, a dit: « Je venais de CURE de permission, ce devait être au commencement d'octobre. »

Jamais les dépositions faites par les témoims, auprès “. géaéral de Pellieux et auprès du commandant Ravary, ne

9% L'INSTRUCTION FABRE

m'ont été communiquées, et, malgré la promesse que m'en avait faite le général de Luxer, ma confrontation avec Henry a été la seule qui se soit produite au Conseil de guerre. Néanmoins, je déduis du propos de Henry et du rapport de Ravary, que Henry à témoigner, à l'enquête et à l'instruc- tion militaire, qu'il m'a vu avec Leblois, peu de temps après ètre rentré permission. Or, il est rentré de permission fin septembre et il ne savait pas, au moment de sa déposition devant l'autorité militaire, alors que ses souvenirs étaient plus frais que maintenant, d'environ huit mois, il ne savait pas, dis-je, que Leblois n’était à Paris. ni en septembre ni en octo- bre. Je saisis cette occasion pour montrer l'intérêt qu'il y a pour ma défense, à la communication du dossier de l'enquête et de l'instruction militaire.

Quant à la déclaration du nommé Capiaux, elle est abso- lument mensongère. Pendant le temps que Capiaux a été concierge, Leblois n'est venu qu'une fois à mon bureau, dans les environs du 10 novembre 1896.

Je n'ai rien à dire de la déposition de Billet, sauf qu'il se trompe peut-être en disant que Leblois n'est venu qu'en avril ou mai 1896; il est venu plus tôt. La date de sa pre- miere visite peut être donnée par la date à laquelle le dos- sier Boulot a été envoyé, du parquet de Nancy, au ministère de la Guerre (mars ou commencement d'avril 1896).

Je passe à la déposition de Gribelin. Gribelin doit faire erreur en disant que Leblois venait dès la fin de 1895. La déposition de Billet, bien qu’elle ne soit pas absolument exacte, se rapproche davantage de la vérité. Gribelin dit que le concierge Capiaux a vu souvent Leblois venir à mon bureau. Dans ma confrontation avec Gribelin, j'entends insis- ter particulièrement sur les conversations qui ont pu avoir lieu, à ce sujet, entre Capiaux et Gribelin.

En ce qui concerne l’allégation de Gribelin, qu'il m'a vu, assis avec Leblois, le dossier secret entre nous, je n’ai rien à ajouter à ce que J'ai dit précédemment. Il y a, dans cette déposition, ou bien confusion avec une des personnes que J'ai énumérées dans ma déclaration du 30 juillet, ou bien pure invention.

Gribelin dit qu'il n’en a pas de preuve, mais qu'il est inti- mement convaincu que nous avons compulsé le dossier,

PROCÉDURE 5

Leblois et moi. Je relève cette phrase qui montre bien l'esprit dans lequel est faite la déposition.

Gribelin dit que rien ne justifiait la demande que je lui ai faite de voir le dossier secret. Il est au moins étonnant qu'un agent subalterne se permette de semblables appréciations, et je retiens encore cette phrase comme caractéristique.

Gribelin parle du dossier secret des pigeons voyageurs, que j'avais entre les mains. Il émet l’allégation gratuite que ce dossier devait servir de couverture à Fautre dossier secret, le mot couverture élant pris, je pense, dans le sens figuré. J'avoue que je ne comprends absolument pas le rai- sonnement de Gribelin. Je lui ai demandé un Jour le dossier des pigeons voyageurs. Il m'a remis la liasse comprenant les deux dossiers des pigeons voyageurs, le dossier secret et le dossier non secret. Le dernier dessier, j'ai invité souvent Leblois à le consulter ; quant au dossier secret, je l'ai gardé: je l’ai eu souvent sur ma table, parce que j'ai l'habitude de garder les dossiers sur mon bureau, quand je travaille, et que je n'avais pas à rendre compte à Gribelin, pas plus qu'au com- mandant Henry, du moment Je devais l’enfermer dans mon armoire l'en sortür. Je n'ai jamais montré ce dossier à Leblois, je le répète, et il n’y avait aucune raison, d'aucun genre, pour que je le lui montre.

Quant à la question des pigeons voyageurs, que je désirais lui faire étudier, elle était [a suivante :

Les règlements existants prévoyaient bien dans quelles conditions devaient se faire les lächers de pigeons, et comment la surveillance pouvait être exercée; mais ces règlements présentaient des lacunes, et il n'y avait notamment aucune sanction pénale en cas de contravention.

Du temps du colonel Sandherr, Gribelin était chargé, comme 1l le dit fort bien, de ce genre de questions, et des relations qu'il pouvait être nécessaire d’avoir à ce sujet entre notre bureau et le ministère de l'Intérieur. Quand j'ai eu pris Connaissance de la question, et que j'ai vu les lacunes qu'elle présentait, je n'ai certes pas pensé un instant que Gribelin, qui est un bon archiviste, mais enfin qui est un archiviste, fût de taille à m'éclairer sur la question, qui pré- sentait, au point de vue de la sanction pénale, tout un côté

96 L INSTRUCTION FABRE

juridique. C'est dans ces conditions que je m'adressai à Leblois, el je ne crois pas avoir dépassé en cela mes prérogatives.

J'ai souvent eu l'occasion, jusqu'à présent, de signaler combien on avait cherché à créer d’équivoques, au sujet des faits qui me sont reprochés ; car c'est d’une équivoque qu'est née lPaccusation portée contre moi, d’avoir communiqué à Leblois le dossier secret des pigeons voyageurs. Lors de l'enquête de Pellieux, je dis au général que j'avais consulté Leblois sur une question de pigeons voyageurs, et que je lui avais communiqué un dossier relatif àcette question. Le géné- ral me reprocha immédiatement d'avoir communiqué un dossier secret, en me disant, devant mes objections : « Dans le bureau des renseignements, tous les dossiers sont secrets. » Il à répété ce raisonnement à l’une de ses dépositions de la Cour d'assises, lors du procès Zola. (Voir le compte rendu in exlenso.)

Au Conseild'enquête, devant lequel j'ai comparu au Mont- Valérien, j'ai protester contre la note que m'avait remise le rapporteur du Conseil, il se trouvait écrit : que j'avais communiqué à une personne étrangère à l’armée deux dossiers secrets intéressant la défense nationale, le mot secrets ayant d’ailleurs été ajouté après coup (1). Je dis au rapporteur qu'il s'agissait sans doute du dossier Boulot et du dossier des pigeons voyageurs, que la dénomination de secrels était inexacte; que le premier était un dossier d'instruction, et le second un dossier ordinaire ; que je demandais instamment que ce dossier des pigeons voyageurs füt produit devant le Conseil d'enquête. On produisit bien un dossier des pigeons voyageurs, mais c'était le dossier secret ; on n’apporta même pas le dossier ordinaire, et j'ai lieu de m'étonner d'un fait aussi étrange. Leblois, mis en présence du dossier secret des pigeons voyageurs, ne le reconnut pas; mais il fit la description du dossier non secret, qu'il avait eu entre les mains, et cette description coïncide absolument avec celle que fit ensuite Gribelin au sujet du même dossier. Je ne puis croire que ce soit par un simple effet du hasard que l’on n'ait apporté, au Conseil d'en- quête, que le dossier secret des pigeons voyageurs. Je

(1) Voir Documents annexes, n9 X. (Note de l'éditeur.)

PROCÉDURE 97

vois au contraire, dans ce fait, une preuve de plus de la malveillance avec laquelle on m'a poursuivi, depuis le jour l'affaire Esterhazy s’est confondue avec l'affaire Dreyfus.

L’interrogatoire n'ayant pu être terminé à onze heures du matin, nous avons déclaré à Me Hild qu’il serait repris à deux heures de relevée.

Lecture faite...

Signé :

PICQUART, FABRE, PASQUIER.

XXXVI

Sixième interrogatoire

du lieutenant-colonel Picquart

L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le premier août, à deux heures du soir,

Devant nous, Albert Fabre, juge d'instruction... À été amené, Picquart,

En présence de Mes Labori et Hild, conseils de l’inculpé.…. ,

D. Veuillez continuer vos explications.

R. M. Gribelin prétend que la filature d’un garçon de bureau indiquée dans la brochure de Bernard Lazare n’était connue que du colonel Sandherr, d’un commandant, et de lui Gribelin, qu'il m'a raconté cette filature, et que moi seul puis en avoir donné connaissance à Bernard Lazare.

Je nie de la façon la plus formelle avoir parlé à qui que ce soit de cette histoire, à laquelle j'attachais d’ailleurs peu d'importance. Je crois qu'en cette occasion, comme en d’autres que j'ai signalées, Gribelin a s’illusionner, en cc qui concerne le secret gardé au moment le fait s’est pro- duit. En tout cas, que l’on interroge M. Bernard Lazare et, s'il se retranchait derrière le secret professionnel, je deman-

7

98 L'INSTRUCTION FABRE

derais que l’on prit tous les moyens nécessaires pour le faire parler.

Les illusions de Gribelin ressortent encore d’une facon caractéristique, dans la conversation qu'il a eue avec moi à la suite de l'apparition, dans le journal / Eclair, d'un article il était parlé de la pièce secrète. Dans sa déposition, Gribelin raconte exactement une partie de cet entretien, mais 1l ne le raconte pas complètement. Comme nous étions assez émus de cet article, il me dit en effet quelque chose d'approchant à: « Comme le commandant Henry est absent, on est fondé à croire que c’est vous ou moi qui avons commis une indiserétion au sujet de la pièce secrète ». Je lui répondis: « Soyez tranquille, je ne croirai jamais que c'est vous, et je vous couvre ».

Mais. après avoir examiné avec lui si ce ne pouvait être Marchand, rédacteur à l’Éclairete mployé civil à mon bureau, je lui ai fait remarquer le grand nombre de personnes qui élaient au courant de cette pièce et de l'usage qui en avait été fait. Je lui en énumérai une vingtaine à peu près, et lui rappe- lai l'entretien qu'il avait eu avec M. Lebon au commence- ment du mois de septembre, et dans lequel il avait été question des pièces secrètes. Il me répondit: « C’est pourtant vrai! » et J'incident fut clos.

J'en arrive à la campagne de presse. Gribelin s'étonne que j'aie prévu une campagne de presse sur l'affaire Dreyfus. D’après lui, j'aurais même dit: « Ils ne savent pas ce qui les attend, là-haut! ». Je ne crois pas m'être jamais exprimé de cette façon, surtout vis-à-vis de Gribelin, qui oublie réelle- ment dans tout ceci qu'il n’est et n’a jamais été qu'un agent subalterne.

Il est possible, il est probable même. que j'aie exprimé tout haut ma crainte d’une campagne de presse, dans les premiers jours de septembre, et cela: parce que le 3 sep- tembre, si je ne me trompe, un journal anglais avait annoncé l'évasion de Dreyfus, et pour les motifs suivants, qu'il est nécessaire de développer d’une facon plus étendue :

Je lisais moi-même, depuis plus d’un an, toute la corres- pondance adressée à Dreyfus, et toute celle qu'il envoyait à sa famille. Li n’est pas douteux qu’en suivant de si près une correspondance, on arrive à en saisir les moindres nuances.

ex

PROCÉDURE 99

Or, depuis quelque temps, toute la famille parlait, en termes plus ou moins couverts, de choses prochaines qui per- mettraient d'arriver à une réhabilitation. Jai fait copier plu- sieurs de ces lettres : je crois même en avoir fait photographier une. De plus, vers cette époque, certains conciliabules de la famille m'étaient signalés; on se réunissait à la campagne: bref, tout semblait indiquer une action quelconque prochaine. C’est d’ailleurs ce qui m'a fait dire, dans une lettre au général Gonse: « Divers indices me font croire, etc... ». M je n'ai pas seulement dit: « divers indices », au général Gonse; j'ai aussi dit: « un fait grave », et le fait grave le voici:

Le 31 août 1896 environ, j'avais dit au général de Bois- deffre, pour la première fois, que je croyais Dreyfus inno- cent. J'avais montré, à la même époque, à du Paty, de l'écriture d’Esterhazy, et il m'avait répondu: « C’est de Mathieu Dreyfus ». Mais jamais, depuis, il ne m'a dit un mot de cette question. Or, le # septembre, je crois, est arrivée au ministère des Colonies, une lettre à l'adresse d'Alfred Dreyfus, mise à la poste rue Cambon, et destinée à lui être envoyée à l'ile du Diable. Cette lettre parut tellement sus- pecte que l’on m'avisa immédiatement d'avoir à passer au ministère des Colonies. L'avis téléphonique fut transmis par erreur au général Billot lui-mème, qui ne voulut pas d'abord, ce sont ses propres expressions, que les Colonies me crussent à leur service, et qui y fit envoyer Gribelin.

Ce dernier revint bientôt, me disant que la lettre à l'adresse de Dreyfus avait été ouverte, comme toutes celles ayant la mème destination, qu'on la lui avait montrée, et que, dans les intervalles des lignes, on voyait des choses compromet- tantes écrites à lencre sympathique, mais d’une façon suffisamment lisible pour qu'on püt lire presque tout sans préparation. [Il me dit que cette lettre avait été envoyée à la préfecture de Police. J'y courus dès que je pus le faire, et après avoir rendu compte sommairement de l'incident à mes chefs. La lettre avait été chauffée, dans l'intervalle, pour faire apparaître complètement l'encre sympathique, et elle avait été légèrement brülée dans cette opération. L'écriture de la lettre était absolument singulière, ressemblant plutôt à un dessin qu'à une écriture ordinaire: le texte était quel- conque ; c'était un juif qui signait Weiler, et qui disait à

100 L'INSTRUCTION FABRE

Dreyfus qu'il mariait sa fille à un jeune homme de Bâle, et qu'il tenait à le lui annoncer.

Jamais, depuis un an que je suivais la correspondance de Dreyfus, je n'avais vu une écriture semblable à celle-là. Jamais je n'avais vu de correspondant du nom de Weiler. Le texte à l'encre sympathique, d’une écriture ordinaire et qu'il m'était impossible, par l'examen rapide que ja faire, de ramener à une ue: connue, était particulière- ment suggestif; il disait: « Ne comprenons rien à vos der- nières Communications ; her le premier système. Dites sont les armoires qui contiennent les documents et quel est le mot des serrures; acteur prêt à agir ».

Je pensai, en voyant ces mots, que la famille Dreyfus avait trouvé quelqu'un qui consentait à se faire passer pour un traître, et quelle avait tout employé pour faire un gros scandale. C'est dans cet esprit que j'ai écrit au général Gonse ma lettre du 8 septembre. (Pièce jointe à la SE ton du capitaine Descoings.)

Ce n'est que plus tard qu'un mot de M. Cavard, homme dans le jugement duquel j'ai la plus grande confiance, vint jeter dans mon esprit un trait de lumière. Il avait été, par son service, comme directeur du cabinet du préfet de Police mis au courant 1 cette pièce, et nous en parlions. Je lui dis à peu près ceci: « Les Dreyfus vont faire un coup ridicule, et cette affaire va leur être nuisible, et se retournera contre eux ». « Oui, me répondit M. Cavard, d'un air songeur, à moins que cette pièce ne soit un faux ! » Et ma conviction ferme et absolue, après tout ce qui s’est passé, est que cette pièce est effectivement un faux. Quoi qu'il en soit, j'exprimai, devant mes chefs, le regret que cette pièce eût été abiîmée:; on l'aurait envoyée à Dreyfus, et on aurait bien vu ce qu'il en aurait fait.

Je fis transmettre cette opinion à la Préfecture, et j'y alla moi-même peu après. À mon grand étonnement, M. Ber- üllon me montra un de ses employés qui était occupé à refaire un exemplaire de cette pièce, et qui était arrivé à une. similitude tellement frappante, qu'il n’y avait aucun moyen de distinguer l'original de la copie. Je pris cependant la copie et la regardai par transparence: le filigrane du papier était identiquement celui de loriginal, et M. Bertillon me

PROCÉDURE 101

dit en riant : « Vous voyez qu'on a pensé à tout! » Ce qu “est devenue cette pièce, je l'ignore. J'ai quitté Paris vers époque à laquelle la réponse la Guyane aurait arriver, et je ne sais si l'épreuve a été faite sur Dreyfus.

On concoit, néanmoins, qu'en présence d'incidents si gra- ves, que j'attribuais, à ce moment, à des agissements de la famille Dreyfus, j'aie été fondé à dire à mes chefs qu 1l se pré- parait de gros scandales, et que j'aie pensé qu'ils seraient accompagnés de l'accessoire obligé d’une campagne de presse, déjà amorcée par la fausse nouvelle de l'évasion de Dreyfus.

Sur ces entrefaites, arrive l'article de l' Éclair.

Si l’on voulait faire e porter les soupçons sur moi, au moins pendant quelque temps, rien n’était plus habile que de choisir le journal l Éclair pour y faire des divulgations, vu qu'un de mes employés était rédacteur à ce journal. Aussi, dès Pappa- rition de l’article, tous les gens qui ne connaissaient pas le fond des choses, dirent-ils, au manistère : « Cela vient du bureau des renseignements ; ils y ont un rédacteur de l'Eclair ! »

Or, rien ne pouvait me gèner davantage, étant donnée la situation de l'enquête Esterhazy, que les divulgations de léclarr.

Je me suis déjà étendu sur cette question dans une décla- ration antérieure. Je me borne à rappeler que j'ai demandé à ce moment, avec la PR énergie, et exceptionnellement par écrit, une enquête sur cette ‘divulgation. Je demandai même une perquisition à l Au | premier moment, je n'avais pas lu attentivement l’article; j'avais pensé que c'était la continuation des agissements que j'attribuais à la famille Dreyfus. C’est sous cette impression que j'éerivis au général Gonse la lettre du 1% septembre 1896 (pièce jointe à la déposition du capitaine Descoings, du 25 juillet 1898). Cette impression pouvait paraitre confirmée par ce fait que Me Dreyfus déposa, le 16 septembre, une pétition, en se basant sur l’article de l'Éclair. Mais bientôt, en y réfléchis- sant, des doutes s’élevèrent dans mon esprit et, depuis, jai attribué, sans hésiter, à une autre origine les divulgations de

l'Éclair.

(4) Voir le texte et la note, page 75. (Note de l'éditeur.)

10? L'INSTRUCTION FABRE

D'abord, bien que Marchand, le rédacteur employé à mon bureau, n'eüt pu me donner aucun renseignement précis sur l’auteur de l’article, 1l me dit ultérieurement, à diverses reprises : « On dit généralement que cela vient de l'État- major; d'ailleurs, M. Pauffin de Saint-Morel a été vu plu- sieurs fois à l'Éc/air ces temps-ci. » Je cite ce propos, mais je n'en üire pas du tout la conclusion que M. Pauffin soit l'auteur de l’article ou ait porté cet article, et cela parce que je ne sais pas la date exacte à laquelle il est allé à lz£clair. Mais, ce qui est certain, c’est que l’article porte deux signes particuliers qui permettent de retrouver la trace de son auteur ou de son inspirateur.

En relisant attentivement cet article, j'ai été frappé, en effet, des deux particularités suivantes :

Le récit du paragraphe intitulé : « Les perquisitions » est textuellement le récit que nous a fait, à diverses reprises, au moment du procès de 1894, le commandant du Paty de

Clam :

L'indication d'une pièce : « Cet animal de Dreyfus devient trop exigeant », est exactement l'interprétation que nous ee dus Paty, en 1894, de la pièce : « Ce canaille de D. ». Dans cette dernière pièce, il est dit : « Je lui dis qu'il ou fou. » Or, du Paty nous a toujours raconté ceci, parlant du langage tenu, au sujet de D., par l’auteur de la pièce « Ge canaille de MD) 0 Dreyfus était devenu trop exigeant, il avait des exigences folles. » D'ailleurs, qui avait un intérèt de premier or rdre à écraser Dreyfus aux yeux de l'opinion publique, à gèner mes recherches sur Esterhazy ? C'était du Paty de Clam. Il est arrivé à peu près à ce double résultat par l’article de l'£claër, et, s'il s’est glissé dans cet article une maladresse, celle relative à la LATE d’une pièce secrète en chambre du Conseil, c'est que, dans un factum aussi long, on ne peut certainement pas penser à tout.

D'ailleurs, si ma participation à la divulgation de P£elair est contestable, si elle est formellement contestée par moi, il est une chose qui est incontestable, c’est le délit commis par l’'Eclair, en faisant cette divulgation.

Je crois donc être fondé à demander que les investigations

PROCÉDURE 103

et les recherches destinées à établir quel est l'inspirateur de l'article de l’£elair soient poussées jusqu'à la dernière limite. C’est, à mon avis, le seul moyen d'arriver sûrement à la connaissance de la vérité.

D. Je vous donne lecture des déclarations et des notes fournies par le général de Boisdeffre. Je vous donne lecture également de la déclaration de M. le général de Pellieux.

R. J'ai peu de choses à dire sur la déposition du général de Boisdeffre. Il me paraît s'être souvenu, d’une façon généralement très exacte, de ce qui s'est passé entre nous. Je suis venu effectivement le trouver, à la gare de Lyon, à son retour de Vichy, le 5 août. Je croyais que la date était un peu antérieure, que son retour s'était effectué à la fin de juillet; mais il doit avoir raison. Ce qui peut avoir fait confusion dans mon esprit, c’est que je lui ai écrit deux fois, avant son retour, la première fois, pour lui dire que j'avais à lui rendre compte d’une affaire très grave, dont Je n'avais parlé à personne, mème au général Gonse.

Je ne sais si je l'avais dit au ministre, parce que je ne me rap- pelle plus si j'ai parlé de cette question Esterhazy au ministre en juillet, ou au commencement d'août. Pour cette particularité, des pièces peuvent préciser la date. Cest l'époque à laquelle Esterhazy demandait à venir au ministère, soit au service des renseignements, soit à la direction de l'infanterie. I a fait faire beaucoup de démarches à ce sujet, soit par divers députés dont je pourrais citer les noms, soit mème, a-t-1l prétendu, par le général Saussier. C'est à ce moment-là que j'en ai parlé au ministre.

Quoi qu'il en soit, le général de Boisdeffre m'avait répondu ou fait répondre à ma première lettre, pour me dire de préciser. Je lui laissai entrevoir de quoi il s'agissait, n’osant toutefois confier un nom à ma lettre. Cest alors qu'il m'écrivit une deuxième lettre m'invitant à le trouver à la gare de Lyon à son arrivée. Je m'y trouvai en effet. Il m'invita à monter dans sa voiture, et je le mis au courant de l'état actuel de l'affaire. Je ne soupçonnais pas alors que l'affaire Esterhazy dût m'amener à l'affaire Dreyfus. Je ne lui ai donc rien dit à ce sujet, comme il l'a d’ailleurs reconnu dans sa déposition.

104 L'INSTRUCTION FABRE

Le général m'a prescrit de continuer mes recherches, et nous sommes restés assez tard à son hôtel de la rue de Grenelle, j'ai pris congé de lui. Etant donnée l'heure avancée, je doute que je sois rentré au bureau après cela, et surtout que mes officiers y soient restés. Je n'avais d'ailleurs aucun motif d'être mécontent de l'accueil que le général de Boisdeffre avait fait à mes déclarations. Il est done absolu- ment improbable que j'aie prononcé les paroles que Lauth et Gribelin m'attribuent à ce sujet : paroles que je nie for- mellement. Il serait d’ailleurs intéressant de rechercher si Lauth n'était pas en mission ce jour-là. Il y était, en tout cas, à une date très rapprochée du 5 août.

La déposition du général de Boisdeffre est parfaitement exacte, en ce qui concerne ma visite au général Gonse, à Cormeilles, au commencement de septembre 1896. Cette déposition montre l’inanité des insinuations que le général Gonse a faites au sujet du silence que j'ai gardé vis-à-vis de lui, relativement à l'affaire Esterhazy. Ce silence était parfaitement connu du général de Boisdeffre. J'en ai expliqué les raisons dans une déclaration précédente.

J'ai, en effet, annoncé au général de Boisdeffre que je croyais qu'une campagne allait être entreprise par les Dreyfus, et par la voie de la presse ou autrement, pour établir l'innocence de lex-capitaine; j'ai énuméré précé- demment tous les indices qui m'avaient amené à envisager la probabilité de cette campagne.

Le général de Boisdeffre prétend que le service de mon dant souffrait de l'idée fixe que j'avais, de vouloir réhabi- liter Dreyfus. Je me permets de remarquer que la surveil- lance de la famille Dreyfus, celle de la presse et celle d'Esterhazy, ne prenaient qu'une partie minime de mon temps, et que j'ai obtenu, à la fin de l'été et en automne 1896, au point de vue des armées étrangères, des résultats d’une importance capitale, tels que je n'en avais pas eus encore, depuis que j'étais à la tète du service.

Je sais que j'étais desservi sous main par le colonel Henry auprès du général Gonse, ainsi que Henry à eu la naïveté de le faire sentir, dans sa dernière déposition à la Cour d’assises. Je vois, d’après la déposition du général de Boisdeffre, qu'il a été averti de la lettre que m'a écrite le

PROCÉDURE 105

commandant Henry, à la date du 31 mai 1897. J'avais donc raison de penser, comme je lai dit dans une déclaration pré- cédente, que cette lettre était connue des chefs de Henry, ce qui en augmente la gravité, et montre combien il était inutle que je m'adressasse à eux dans cette circonstance.

Le général de Boisdeffre dit bien qu'il a connu cette lettre après coup. Je voudrais savoir si c'est après qu'elle a été écrite, ou après qu'elle a été envoyée ; car quatre jours se sont écoulés entre ces deux opéralions. Je voudrais aussi savoir quand le général Gonse en à eu connaissance. Le général de Boisdelfre à dit que cette lettre ne pouvait être le point de départ d’une enquête quelconque ; je le crois bien, puisque d’après l'affirmation de Henry, une enquête avait eu lieu, et cela, sans que je sois entendu, ce qui augmente la gravité de la chose Enfin, je ne puis admettre que Henry ait agi sous l'empire de lémotion causée par ma lettre, qui d’ailleurs émanait de son supérieur, puisque neuf jours se sont écoulés entre la réception de ma lettre et cette ré- ponse.

Le général de Pellieux dit, dans sa déclaration, en parlant de moi : « Il m'a avoué avoir donné connaissance à Leblois du dossier formé contre Esterhazy et de la pièce petit bleu, contenue dans ce dossier ».

Le général de Pellieux établit une équivoque qui est aggravée du Conseil de guerre, et qu'il importe de relever avec la plus grande précision. Jai dit au général de Pellieux que j'avais donné connaissance à Me Leblois de la lettre de menaces que m'avait écrite Henry, à la date du 31 mai 1897; que, par conséquent, j'avais été amené à lui dire, pour expli- quer les paragraphes 1 et 2 de cette lettre, que j'avais fait une enquête sur Esterhazy, et qu'une pièce, celle dont il est parlé au paragraphe 2 de la lettre, incriminait Esterhazy. Cela veut donc dire que j'ai appris à Leblois qu'il existait un dossier Esterhazy et une pièce incriminant celui-ci (pièce dont je ne lui ai aucunement donné la description), mais je me suis refusé à lui donner certains détails sur cette pièce. C’est ce que le général de Pellieux interprète en disant que j'ai donné connaissance à Leblois du dossier formé contre Esterhazy. Je m'élève absolument contre cette interprétation, et je m'é- lève avec non moins de vivacité contre la réponse que Île

106 L'INSTRUCTION FABRE

général de Pellieux prète à Leblois devant le Conseil de guerre : d'après le général de Pellieux, à la question : « Qui vous a communiqué ce dossier ? » il aurait répondu par ces mots : « C'est le colonel Picquart ». Je n'ai jamais donné